Mon oncle Yórgos en 1940


Comme chaque 28 octobre, la Grèce contemporaine — celle de la dernière heure, dirait-on, par les temps qui courent — commémore sa seconde fête nationale, écho à la date du 25 mars – et la fête nationale historique – où les Hellènes se soulevèrent contre le joug de l’Empire ottoman pour conquérir leur indépendance, en 1821.

Combattants grecs durant la guerre gréco-italienne de 1940-1941

Le 28 octobre 1940, la Grèce — alors dirigée par le général Metaxás et, en réalité, par le roi Georges II — fut attaquée depuis la frontière albanaise par l’armée de Benito Mussolini, inaugurant ainsi la guerre gréco-italienne qui allait durer jusqu’en avril 1941.Contre toute attente géopolitique et tactique, l’armée grecque repoussa les forces italiennes en Albanie, et ce n’est que par l’intervention de la Wehrmacht, en avril 1941, que les Grecs furent contraints au repli, ouvrant la période de l’Occupation allemande, italienne et bulgare qui s’acheva en octobre 1944.

Le “NON” grec, prononcé d’abord par Metaxás lui-même à l’ambassadeur d’Italie dans les premières heures — fort sombres, il faut le dire — de l’ultimatum, puis repris par toute la nation à travers ses forces vives, conduisit à une victoire que l’on croyait inespérée, y compris au sein de l’État-Major à Athènes.

Pourtant, en Épire, région frontalière avec l’Albanie, les combattants de la 8e Division qui tenaient la ligne de Kalpáki et du fleuve Kalamás — malgré leur net désavantage numérique et sous le commandement du général de division Charálambos Katsimítros — stoppèrent l’avancée italienne dès le 2 novembre. Ce succès marqua l’échec total de l’invasion et entraîna la destitution du commandant italien en Albanie, Sebastiano Visconti Prasca, dès le 9 novembre. Dans les semaines qui suivirent, la contre-offensive grecque contraignit les forces italiennes à un profond repli en territoire albanais.

Combattants grecs durant la guerre gréco-italienne de 1940-1941

Toute proportion gardée, cette triste guerre au cœur de l’hiver, dont le théâtre d’opérations fut le rude massif albanais, aura opposé deux nations en partie cousines… pour ne pas dire sœurs. Le tragique sort, réservé aux militaires italiens stationnés en Grèce après le revirement de Badoglio, en 1943, n’a fait qu’approfondir ce traumatisme.

Plusieurs articles de ce blog retracent déjà la trame événementielle de ce conflit, ainsi que le destin tragique des soldats italiens en 1943. Mais à présent, cette traversée de l’Histoire se fait à hauteur d’homme : à travers le récit de mon oncle Yórgos Grigoriou, enfant de la Thessalie rurale, mobilisé sur le front depuis notre région de Trikala.

Il m’avait confié son témoignage lors d’un entretien réalisé le 27 avril 1994. Les lecteurs hellénophones pourront même l’écouter dans son intégralité sur la chaîne YouTube de GreekCity.

Voici quelques morceaux choisis de son témoignage :

“Né en 1917, j’ai été appelé sous les drapeaux en 1938. J’avais alors 21 ans. J’ai été affecté dans l’artillerie de montagne. Le service y était rude, soumis à une discipline stricte — bien loin de ce que l’on connaît aujourd’hui. Nous mangions souvent du riz aux épinards et d’autres plats vraiment détestables. Mais un jour, après ma formation initiale, j’ai eu la chance d’être muté au Corps du matériel militaire, de retour à Larissa, la capitale de notre région de Thessalie. Cette mutation, je la devais à l’aide d’un sergent originaire d’un village voisin du nôtre. C’est ainsi que je suis devenu artificier. Mon service a duré jusqu’en avril 1940, date à laquelle j’ai été libéré. Puis, au cours de l’été 1940, je me suis fiancé”.

“Je gardais les dindes et le reste de la volaille ainsi que le bétail de mes parents quand j’ai remarqué que des unités de notre armée se faisaient faire mouvement vers Kalambáka, en direction des Météores. Tout cela se passait avant même que la guerre n’éclate réellement, car les préparatifs avaient déjà commencé dès le mois d’août”.

La tombe du général Charálambos Katsimítros, Athènes, 2020

“Ainsi, juste après l’attaque italienne et la déclaration de guerre du 28 octobre 1940, j’ai été mobilisé comme des milliers d’autres Grecs. Entre nous, nous disions que nous allions l’emporter et rejeter les Italiens à la mer. Pourtant, pour les simples soldats que nous étions, les choses évoluaient lentement. Nous sommes restés un mois à Larissa pour y faire nos manœuvres et nos exercices. C’est alors que la ville a été bombardée par l’aviation italienne, et une partie de la cité a brûlé”.

“Je me souviens d’être allé avec deux autres soldats dans une pâtisserie près de la gare. Nous étions assis en train de déguster notre gâteau… quand les avions italiens sont arrivés et ont bombardé la ville. Nous avons tout laissé sur la table et nous sommes courus nous réfugier dans un cimetière voisin. Je me suis glissé à l’intérieur d’une tombe, convaincu en mon fort intérieur que j’allais y rester pour toujours. Le bombardement terminé, une partie de Larissa était en flammes ; il y avait des morts et des blessés, si bien que de nombreux habitants fuyaient la ville pour trouver refuge dans les forêts et les champs environnants”.

La tombe du général Charálambos Katsimítros, Athènes, 2020

“Quelques jours plus tard, l’ordre fut donné à nos unités d’artillerie de montagne de faire mouvement. Nous avons pris la route du front en Albanie, en ne progressant que de nuit ; le jour, nous restions immobiles. Nous avons franchi la frontière. Les avions italiens nous mitraillaient et nous bombardaient par intervalles. Un jour, en face de nous, se trouvait un troupeau de chèvres. Comme les bêtes bougeaient, les avions les ont pilonnées, les prenant pour des soldats grecs”.

“C’est ce qui nous a sauvés. Notre commandant de batterie, un officier d’active, s’avéra être un poltron qui cherchait systématiquement à s’abriter le premier. C’était un couard. Nous nous disions qu’avec un tel chef, nous allions tous y passer. Il fut donc rapidement remplacé, et des officiers de réserve ont pris le relais”.

“Et nous meublions nos journées en nous enfonçant toujours plus au cœur du front. Un jour, j’avais attrapé une poule et je m’étais mis en tête de la faire cuire pour la manger. C’est à ce moment-là que les avions m’ont surpris, en même temps qu’un tir d’artillerie italien. Pendant le bombardement, je me suis étendu sur le dos, juste à côté de ma poule, et je les observais sans bouger tout en grignotant quelques morceaux de peau à demi cuite. Quand les avions sont repartis, nous nous sommes rassemblés et avons découvert que l’un des nôtres avait été tué. Cela nous a plongés dans la peine, car ce jeune soldat avait une peur bleue des avions et prenait toujours d’infinies précautions”.

Larissa, ville bombardée, mai 1941

“Nous sommes ainsi arrivés au Morava. Là-bas, j’ai eu la grande joie de croiser Stéfanos Georgalís, un gars de mon village qui était soldat dans une autre unité — ce même Georgalís qui vient d’ailleurs de décéder aujourd’hui… C’est là que nous sommes entrés en action avec nos canons. C’est également là que j’ai retrouvé un autre camarade du village, Níkos Didís. Quelque temps plus tard, j’ai fait un mauvais rêve où il apparaissait avec les cheveux bizarrement collés à l’arrière du crâne, et j’ai compris qu’il lui était arrivé un malheur. De fait, il a été tué au cours de ces mêmes journées”.

Signalons que le mont Morava — en albanais Mali i Moravës — est un massif montagneux situé dans le sud-est de l’Albanie, à l’est de la ville de Korçë (Korytsá en grec), dont le point culminant s’élève à 2 042 mètres. Durant la guerre gréco-italienne, ce secteur fut le théâtre de violents combats qui précédèrent la prise de Korçë par l’armée grecque, le 22 novembre 1940.

Retour au récit :

“Il y avait beaucoup de neige et il faisait très froid. Au cours d’une marche nocturne dans la neige, j’ai perdu mon orientation et je me suis retrouvé séparé de mon unité. Une de nos unités d’infanterie m’a alors recueilli. Entre-temps, l’offensive italienne a repris. Nous avons eu des morts et des blessés, nous avons dû battre en retraite, avant de contre-attaquer et de reprendre nos positions”.

Mon oncle Yórgos était également menuisier. Années 1980

“Les pauvres Italiens… Leurs corps étaient devenus raides comme du bois. Certains de nos soldats se sont mis à piller les dépouilles italiennes… pour dégoter et embarquer une montre. Pris de dégoût, je suis parti… Ensuite, nous avons empilé les cadavres italiens — ils étaient environ cinq cents — et nous les avons enterrés”.

“Et puis l’ordre de repli est arrivé. Les Allemands avaient déjà pénétré en Grèce depuis la Yougoslavie et la Bulgarie. Je suis parti à pied pour regagner mon village, à pied, en ayant pris soin de garder mon fusil. Après avoir franchi la frontière pour repasser en Grèce, nous étions tous dans un état pitoyable et affamés. Nous conservions malgré tout, nos armes et quelques mulets. Certains de nos paysans, dans les contrées que nous traversions, nous offraient du pain et de l’eau, mais d’autres ont assassiné nos propres soldats pour leur voler leurs armes et leurs bêtes”.

Combattants grecs durant la guerre gréco-italienne de 1940-1941

“Nous sommes entrés en Thessalie en venant du Nord. Près de Kalambáka, nous sommes tombés nez à nez avec une unité allemande. Ils ont tiré dans notre direction à la mitrailleuse sans insister, et nous nous sommes enfuis au pas de course. Nous avons atteint le pont de Sarakína, que je franchissais pour la toute première fois. C’était le jour de Pâques 1941 lorsque je suis rentré chez moi… mais nous n’avons évidemment pas fêté Pâques cette année-là”.

“J’ai retrouvé les miens après tous ces mois passés à échanger des lettres. Pendant ce temps, l’aviation allemande bombardait la région. Notre village a compté cinq soldats tués dans cette guerre sur les sommets d’Albanie”.

Militaires italiens en Grèce vers 1942

“Je me suis marié à la Noël 1941. Un jour que je gardais les moutons et les dindes dehors, quelqu’un s’est introduit dans ma cabane et m’a volé le fusil que j’avais rapporté d’Albanie. Je l’avais caché sans jamais le remettre aux autorités d’occupation italiennes ou allemandes. Puis la terrible famine de l’Occupation s’est abattue”.

“À la maison, nous n’avons pas souffert de la faim car nous avions du lait de brebis, de la viande de nos bêtes, du pain et du fromage. Nous en donnions aussi à ceux qui frappaient à notre porte… tenaillés par la faim, mais nous ne pouvions pas leur en donner beaucoup”.

“Plus tard, on m’a rappelé sous les drapeaux en 1948, lors de cette guerre civile entre la gauche et la droite qui s’est achevée en 1949. De bien sombres années… Aujourd’hui, si un tel malheur de guerre devait nous frapper à nouveau, nous mourrions tous : nous n’élevons plus de bêtes, et ce n’est pas avec de simples herbes du jardin que l’on survit facilement”.

Yórgos Sarandáris, poète et penseur grec. 1908-1941

Puis, un autre Yórgos que mon oncle… mieux connu à travers la Grèce avait pris part à cette guerre. Et il n’a pas survécu. Parmi les martyrs donc de la guerre gréco-italienne de 1940-1941 figure ainsi Yórgos Sarandáris, cet important poète et penseur des années 1930. Il ne mourut pas sur les sommets de l’Albanie comme nombre de ses compagnons d’armes.

Terrassé par les privations et gravement malade, il fut d’abord évacué vers l’hôpital militaire d’Ioannina, puis transféré à Athènes où il s’éteignit le 25 février 1941, à l’âge de 33 ans. Dans sa nécrologie du 2 mars 1941, le quotidien Kathimeriní écrivait à son sujet :

“Parmi les héros tombés au combat contre la barbarie figure le jeune homme de lettres Yórgos Sarandáris. Sarandáris était l’un des poètes remarquables de la nouvelle génération, auteur de trois recueils de poésie et de deux essais philosophiques”.

Militaire italien en Grèce vers 1942

“Collaborateur de la page littéraire de Kathimeriní, il y publiait des notes sur d’autres jeunes auteurs ainsi que ses propres vers. Soldat sur le front albanais, il a offert sa vie pour la Nation en lutte. En raison des circonstances de guerre, nous nous limitons à ces quelques lignes à la mémoire de ce jeune intellectuel disparu”.

Sarandáris ne pesait à peine quarante kilos et n’avait, tout au long de sa courte existence, reçu la moindre préparation physique. Il ne savait que lire sans relâche et rédiger continuellement poèmes et réflexions philosophiques sur le moindre bout de papier ou de carton à sa portée : paquets de cigarettes, programmes de concerts ou d’événements… Sa très forte myopie l’empêchait de manipuler correctement une arme qu’il avait de toute façon bien du mal à soulever, tout comme son lourd paquetage.

Militaires allemands sous la forteresse de la ville de Tríkala. Vers 1944

C’est pourtant ce poète chétif, sans entraînement et myope que l’on choisit de mobiliser et d’envoyer aux frontières pour affronter, aux côtés du peuple grec, l’armée de l’Italie fasciste… Et il marcha vers la mort sans un murmure, le regard tourné vers le ciel, habité par la foi en la Résurrection et l’amour du Christ comme de la Grèce.

Le poète Odysséas Elýtis qualifia la mort de Sarandáris de “seule et plus injuste perte du monde des lettres”, tout en dénonçant sans détours le système de conscription de l’époque:

“Je veux dénoncer ouvertement le système de mobilisation qui prévalait alors et qui, par je ne sais quel artifice, réussit à planquer dans les bureaux et les services d’intendance tous les monstres au cuir épais des salons de thé athéniens, pour expédier sur la ligne de front l’être le plus pur et le plus vulnérable. Un intellectuel fragile qui tenait à peine debout, mais qui avait déjà eu le temps de concevoir les pensées les plus originales et remplies d’amour pour la Grèce et son avenir”.

Militaires allemands à Thessalonique. Vers 1944

“Ce fut presque un assassinat. Titulaire d’un diplôme d’une université italienne — le seul peut-être de toute l’armée —, il aurait été précieux dans n’importe quel service de contre-espionnage ou d’interrogatoire des prisonniers. Mais non. Il fallait lui charger sur le dos le lourd paquetage et l’armement pour qu’un poète de plus, un innocent de plus s’effondre et se perde dans les gorges enneigées sur son chemin de croix”.

“Il semble qu’il ait vécu des heures effroyables. Ses épais verres de myope, sans lesquels il ne pouvait faire un pas, il les perdit dans la tourmente. Il criait – au secours – aux autres soldats ; cet homme profondément chrétien les appelait – mes frères -, mais ces… frères se moquaient de lui, et les plus sans-gêne s’empressèrent même de lui voler ses couvertures, ses vêtements de laine, tout ce que ce malheureux pouvait transporter de plus utile. Il resta là comme un oiseau traqué dans le gel. Sans se plaindre. Sans proférer une seule parole amère. C’est ainsi que mourut un poète grec”.

Le pont de Sarakína en Thessalie près de Kalambáka. 2022

Sarandáris reste l’un des très rares cas dans la littérature grecque à avoir uni la poésie à la philosophie, avec une constante orientation vers l’existentialisme chrétien. Évoquant la pensée du poète lors d’une conférence à Leonídio en mai 1977, dans le Péloponnèse, berceau de la famille Sarandáris, bien qu’il fût né à Constantinople et eût grandi en Italie, le professeur de philosophie et académicien Ioánnis Theodorakópoulos raconta un entretien qu’il avait eu avec le philosophe allemand Karl Jaspers.

Ce dernier lui avait confié “qu’en Grèce, Sarandáris est venu à la vie intellectuelle avec un langage entièrement nouveau, une expression personnelle très intime, profondément personnelle, mais en même temps profondément métaphysique”.

Une famille rurale grecque vers 1945

Que l’intelligentsia d’hier ou d’aujourd’hui n’ait pu toujours saisir Yórgos Sarantáris et l’ait parfois refoulé dans l’oubli importe peu : pour notre part, à chaque occasion et par-dessus tout lors de l’anniversaire du grand “NON”, nous nous souviendrons de lui avec affection et une profonde estime pour son œuvre.

Temps de jadis, temps de toujours…

Mon oncle Yórgos, quant à lui, a quitté ce bas monde en l’an 2000 ; il était de neuf ans le cadet du poète.

Comme chaque 28 octobre, la Grèce contemporaine — celle, dirait-on, de la dernière heure par les temps qui courent — commémore sa fête nationale : celle des anonymes et des poètes, celle des Yórgos comme de tous les autres.

Enfant des campagnes grecques vers 1945

* Photo de couverture: Mon oncle Yórgos en avril 1994



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