Zagóri, région captivante!


Les stéréotypes, ont parfois la vie longue et la mémoire courte. Notamment ceux du tourisme, même en vogue. Ainsi, quand on évoque les villages de Zagóri en Épire, il est souvent question de cette région de pleine beauté, présumée hors des sentiers battus et même méconnue de la plupart des touristes.

Zagóri, région de pleine beauté. Juin 2025

C’est presque vrai et même, depuis septembre 2023, cette région de montagne et de rivières que l’on espère encore préservée si possible de manière durable, est inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco, ce qui est valable autant pour ses villages, que pour le parc naturel de Vikos-Aóos.

Les villages de Zagóri sont à vrai dire moins connus que les Cyclades dont l’économie dépend comme on sait à près de 97%… du tourisme, voilà pour notre observation inaugurale. Loin de la carte-postale des îles, en cet apparent paradis de l’Épire, c’est alors de l’immersion qu’il s’agit, s’accomplissant d’abord à travers ses magnifiques rivières, ses gorges gigantesques comme à Vikos, sans oublier les innombrables ponts de pierre en arc, légués par la tradition et de ce fait, par la nécessité chez les habitants de jadis.

Au parc naturel de Vikos-Aóos. Juin 2025

Et quant aux villages traditionnels, une cinquantaine environ, répartis sur la totalité du parc national de Pinde, la tradition se résume à première vue, à la beauté des maisons en pierre aux toits de lauzes et aux intérieurs… bien parlants.

Fort heureusement, les vieux chemins pavés qui relient les villages les uns aux autres, ont été pour certains réparés et balisés, ce qui permet aux amoureux de la nature et qui accessoirement apprécient les activités et les sports de plein air, que de les emprunter, si besoin, jusque à certains sommets en passant par les lacs en altitude au niveau des alpages.

Épire et Zagóri aux éditions Road, sous l’impulsion de Stéfanos Psiménos. Années 2000

Puis comme on sait, dans la vraie vie, dont celle du tourisme… réellement existant, c’est par l’effort des esprits libres et avant-gardistes locaux, tout comme par celui des enfants de Zagóri revenus de leur exil à Athènes, que dans les années 1980, la région fut découverte par la classe moyenne grecque montante, en été mais surtout en hiver, saison qu’en Grèce est toujours considérée comme parfois exotique.

Places vides. Zagóri, juin 2025

C’était aux dires de tous, la… belle époque des guides de voyage gréco-grecs, ces gros et beaux volumes alors parus aux éditions Road, sous l’impulsion de Stéfanos Psiménos, s’adressant en premier lieu aux motards, aux propriétaires de véhicules 4X4, lesquels à l’époque n’étaient pas forcement luxueux, ainsi qu’aux amateurs d’aventure pondérée, surtout de découverte du pays, et en fin de compte pour ceux qui désiraient le discerner autrement par la marche à pied.

Abandon. Zagóri, juin 2025

C’était une manière d’apprendre ou de réapprendre son propre pays, telle une sorte de Patridognosie réinventée, c’est-à-dire, celle que nos maîtres de l’Instruction Publique nous enseignaient jadis, pour y apprendre à la fois l’histoire, la géographie, le climat, l’économie et les traditions de chacune des régions grecques.

Notons qu’en cette époque, les éditions Road ont été les premières en Grèce à diffuser en même temps sur le marché, des cartes réellement détaillées, utiles autant pour emprunter le réseau des innombrables pistes non goudronnées, que les sentiers de randonnée.

Maison à vendre. Zagóri, juin 2025

Ainsi, en préambule dans son guide sur l’Épire daté de 2007, on pouvait déjà lire : “Découvrez l’Épire telle que la connaissent ses habitants. Profitez du meilleur de ce coin le plus beau et le moins connu de Grèce. Stéfanos Psiménos a vécu quatre ans en Épire pour écrire ce guide, une mine d’informations qui vous mènera vers le meilleur”.

Choisissez le seul guide de voyage qui vous offre : – Un avis documenté sur les lieux à visiter et ceux à éviter ; – Des suggestions d’itinéraires en montagne et en forêt inédits ; – Des informations historiques, des descriptions de sites archéologiques et de monuments dans un verbe agréable et compréhensible ; – Les meilleurs hébergements et restaurants, pour tous les budgets”.

Derniers… touristes israéliens. Zagóri, juin 2025

Et dans celui expressément consacré aux villages et à la région de Zagóri en 2005 : “Avez-vous déjà nagé dans un lac de montagne à 2.000 mètres d’altitude ? Avez-vous déjà visité les rives de Sarandáporos en hiver pour observer des traces de loups et d’ours dans le sable fin de la rivière ? Saviez-vous que vous pouvez déguster le meilleur café de Ioannina et de délicieuses pâtisseries, dans le bâtiment qui abritait jadis les cuisines d’Ali Pacha ?

Ce guide sur les Zagória, est une anthologie du meilleur, du moins connu et de l’authentique à découvrir aux villages de Zagóri, dans la ville de Ioannina, à la bourgade de Kónitsa ainsi que dans la région de Pogóni”.

Ancienne école-pharmacie en musée… fermé. Zagóri, juin 2025

Voilà nos 288 pages, qui regorgent d’informations sur des villages pittoresques, des monastères historiques, des itinéraires de montagne mentionnés pour la première fois dans la littérature de voyage, des maisons d’hôtes uniques, des sentiers, des événements et des pages d’histoire méconnus”.

Cabanes de bergers… reconstituées. Zagóri, juin 2025

Et c’était alors vrai. J’avais à l’époque sillonné les routes et les pistes de l’Épire en 4X4, comme d’ailleurs celles de la Thessalie voisine qui est ma région, ainsi que d’une bonne partie de la Grèce continentale, Péloponnèse compris.

Excellents fromages de la région. En Épire, juin 2025

Et en Épire justement, j’y rencontrais tous ces autres compatriotes bien curieux de tout, souvent motards, qui motivés par les mêmes raisons, les guides des éditions Road sous le parebrise ou sous le bras, recherchaient autant ce qui pouvait seulement être… encore retrouvé.

Fromagerie. En Épire, juin 2025

De même que pour les voyageurs étrangers, peu nombreux certes mais motivés, cultivés et je dirais bien chanceux en comparaison aux foules composées de touristes et de Grecs qui se ruaient déjà par milliers sur les Cyclades à l’authenticité déjà finissante.

Et sur de nombreux chemins très mauvais, j’ai découvert à l’occasion, les lieux des batailles de la Guerre Civile grecque des années 1946-1949, ayant opposé le gouvernement légal monarchiste, aux rebelles communistes.

Gastronomie locale. Zagóri, juin 2025

Et naturellement, j’ai également retrouvé, les autres lieux de mémoire, cette fois liés à la guerre gréco-italienne de 1940 à 1941, quand Mussolini avait envoyé son armée pour envahir la Grèce le 28 Octobre 1940, en forçant la frontière grecque depuis l’Albanie, justement en cette région de l’Épire.

La grotte ayant servi de QG à Katsimítros. Juin 2025

Une offensive ratée, étant donné que les principales forces armées grecques présentes dans la zone à la veille du conflit, essentiellement la 8e division d’infanterie en Épire, sous les ordres du général Charálambos Katsimítros, ont stoppé les assaillants et ainsi, l’offensive italienne s’arrêta le 9 novembre.

Au petit musée de Kalpáki. Juin 2025

Près de la bourgade de Kalpáki, on peut toujours visiter la grotte artificielle ayant servi de Q.G. à Katsimítros, située pratiquement sur la première ligne du front, ainsi que le petit musée dédié à cette guerre, et surtout à ses premières batailles décisives. Par la suite, les forces italiennes ont été repoussées en Albanie et elles y ont été contenues par les Grecs, jusqu’à l’intervention de l’Allemagne d’Hitler et de sa Wehrmacht, le 6 avril 1941.

Le pont détruit en 1943 sur la frontière. Photo de 1939

On peut même visiter un pont détruit en 1943, qui fut l’ancien poste frontière sur la rivière Sarandáporos, entre la Grèce et l’Albanie. Les partisans grecs ont dynamité le pont pour entraver les mouvements des troupes allemandes, tandis qu’en amont dans le temps, un gendarme commandait durant des années, le détachement grec sur le secteur. Sa mémoire est toujours honorée… sauf que plus personne quasiment ne visite ces lieux.

Le pont détruit en 1943 sur la frontière. Juin 2025

Et de l’autre côté du pont détruit, c’est-à-dire du côté albanais, c’est la mémoire des combattants italiens qui est cette fois honorée par une plaque : “Il giorno 19 Settembre 2005 Alpini della sezione di Verona hanno calpestato per primi dopo gli eventi bellici il ponte di Perati ricordando con una cerimonia il sacrificio di quanti operarono nella campagna Greco-Albanese”.

Mémoire du gendarme grec. Au pont détruit en 1943. Juin 2025

Ceux de la section alpine de Vérone, ont alors été les premières à cheminer sur ce pont après la guerre, commémorant ainsi par une cérémonie, tout le sacrifice de ceux qui ont participé à la campagne gréco-albanaise”.

Et c’est ainsi que ces combattants Italiens, ne sont pas oubliés non plus, dans une guerre si triste et si lointaine, encore certes… sans drones, ni missiles.

La rivière Sarandáporos, entre l’Albanie (à droite) et la Grèce. Juin 2025

Avec ou sans histoires, en ces années 1990 à 2010 supposées fastes, la classe moyenne grecque, sa composante peut-être la plus curieuse, avait pris l’habitude que de visiter les villages de Zagóri, au même titre que les premiers touristes, tous issus pratiquement du monde occidental.

On a même cru à certain un moment que grâce à ce tourisme, le lourd déclin économique de la région pouvait s’arrêter, d’où les nombreux hôtels, restaurants, café ou tavernes, ainsi que les points de vente des produits locaux, si fièrement mentionnés par Psiménos dans ses deux guides écrits à l’époque.

Élevage. Zagóri, juin 2025

Près d’un quart de siècle plus tard, la crise grecque… est passée par là, et je dirais même de surcroit, la crise européenne et mondiale actuelle, en plus. Les trois quarts pour ce qui est des officines et des restaurants, et bien la moitié sinon davantage pour ce qui est des hôtels, tous mentionnés dans les guides de Psiménos, sont actuellement fermés, c’est-à-dire qu’ils sont en faillite.

Hotels, maison et restaurants sont ici à vendre, et les beaux villages de Zagóri, ont vu leur population divisée par deux, voire par trois, entre le moment où Psiménos enquêtait sur le terrain et nos jours. Déjà, entre les années 1940 et les années de Psiménos, cette même population était divisée par quatre… et c’est même pour le meilleur des cas.

Baignade… possible. Zagóri, juin 2025

Entre-temps, un certain tourisme israélien non négligeable, s’est développé dans la région, mais en ce mois de juin 2025, nous avons tout juste aperçu les derniers groupes de touristes hébreux avant peut-être longtemps.

Tristes et inquiets depuis que leur pays a attaqué la bonne vieille Perse, dans une guerre toujours si triste et plutôt proche, cette fois… avec drones et missiles, ces gens visitaient encore les beaux villages de Zagóri, tout en songeant à l’aventure du rapatriement vers leur pays.

Baignade… recommandée. En Épire, juin 2025

Les locaux quant à eux, ils sont autant fort inquiets des suites de la guerre et donc de “leur” tourisme, ceci au pays de la monoculture touristique et aux cascades immaculées désormais sans aucun visiteur.

Et l’on s’immerge dans une sorte de fin de temps, d’autant plus, que tout a été fait pour que la Grèce ne produise presque plus autre chose, hormis ses… hôtels et ses bistrots.

École fermée. Zagóri, juin 2025

Fort heureusement tout n’est pas encore définitivement perdu, car on y produit encore de l’excellent fromage dans cette région, où l’élevage n’a pas été complétement anéanti, et l’on déguste sinon avec plaisir de la gastronomie locale, dont entre autres, de la viande de sanglier cuisiné aux carottes et aux pruneaux.

Cependant et désormais, quasiment toutes les églises de la région sont fermées par crainte des vols, ce qui n’était guère le cas du temps de Psiménos, donc pour les belles fresques des hagiographes, c’est plutôt raté…

Église fermée. Zagóri, juin 2025

Il en est de même quant aux écoles, toutes fermées, car il n’y a quasiment plus d’enfants, et que l’on retrouve pour les mêmes raisons, l’âme de la région chez les anciens… dont les photos nous rappellent tant de pages d’histoire, mais ceci alors aux cimetières… que d’ailleurs les touristes, Grecs compris, ne visitent comme on sait, jamais.

Vieille maison. Zagóri, juin 2025

Tout n’est cependant pas définitivement perdu, répétons-le ; preuve, si besoin est, la Grèce Autrement – greceautrement.gr – sait parfois ouvrir les portes des maisons et d’abord le cœur si grand, des habitants.

On y découvre alors ce qui est supposé fermé, à l’instar des cuisines à l’ancienne des maisons, que les descendants, quand alors ils existent, préservent ainsi coûte que coûte. Ceci en toute beauté des maisons en pierre, celles aux toits de lauzes et aux intérieurs… bien parlants.

Hospitalité. Zagóri, juin 2025

C’est surtout que quand ils nous offrent le traditionnel café grec accompagné de loukoums comme jadis dans les monastères, le moment devient singulièrement propice pour évoquer le passé, l’histoire des hommes et même celle des bêtes ; et surtout, il faut dire, celle des lieux, guerres alors comprises.

Car, la région de Zagóri compte 23 villages martyrs, où des cérémonies d’hommage et de commémoration sont organisées chaque année. Au total, entre 1943 et 1944, la 1ère Division allemande de montagne des commandos Edelweiss a détruit et incendié en Épire 342 villages et 6.804 maisons, massacrant et exécutant plus de 2.660 civils.

Village martyr. Zagóri, juin 2025

Et, notons-le, cette Division de Montagne de la Wehrmacht, troupe d’élite, elle fut tout “naturellement” – 11 ans après la fin de la guerre – intégrée au sein de la Bundeswehr sous les ordres des anciens commandants de la Wehrmacht.

Et c’est ainsi que la désintégration de ce qui restait de la prospérité des villages de Zagóri jusqu’aux années 1940, fut par la suite autant l’œuvre de la Guerre Civile grecque, autre “grand” moment que les vieux des villages évoquent d’ailleurs toujours à l’occasion.

Village martyr. Zagóri, juin 2025

Loin certes des stéréotypes en matière de tourisme, à la vie longue et à la mémoire finalement bien courte.

Mais sinon, alors toujours entourés des âmes des lieux, en cette région de pleine beauté, présumée hors des sentiers battus.

Entourés des âmes des lieux. Zagóri, juin 2025

* Photo de couverture: Zagóri, région de pleine beauté. Juin 2025



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