Parents et affins de combat
Retour à l’histoire en ce temps agité. Août – Septembre 1922. Il y a 103 ans, la guerre gréco-turque en Asie mineure s’achevait. Elle a été dans un sens, inaugurale pour les deux pays. La nouvelle Grèce… et ainsi la nouvelle Turquie.
Soldats grecs défilant sur les Champs-Élysées. Paris, 1919
Réflexions sur des correspondants de guerre 1918-1923*
On considère la Grande Guerre terminée le 11 Novembre 1918. Pas tout à fait en réalité. Sur certains fronts périphériques, les hostilités se poursuivent durant de longs mois. Tel est le cas de la guerre gréco-turque en Asie mineure entre 1919 et 1922, inaugurée par le débarquement des premiers soldats grecs à Smyrne en Mai 1919. Sur le plan opérationnel, la tactique d’une pénétration limitée, au-delà des termes du Traité de Sèvres en 1920, se transforme progressivement en une grande campagne à l’intérieur d’Asie mineure ayant comme but de briser les forces turques de l’armée kémaliste, pour s’achever par la décomposition des troupes grecques en août – septembre 1922, provoquant l’arrivée mouvementée en Grèce des régiments en déroute, suivis d’un et demi-million de réfugiés, s’agissant de Grecs et d’Arméniens ayant fui le massacre.Avec le recul nécessaire on s’aperçoit finalement que cet affrontement, à la filiation à la fois de la Première Guerre Mondiale, des Guerres Balkaniques de 1912-1913 comme du contexte historique particulier entre les deux pays Grèce et Turquie, semble être vécu et pratiqué par le fantassin grec suivant des usages qui de première vue, paraissent assez conformes à ceux issus de l’univers de 1914-1918. Cela dit, et pour bien des aspects, la vie et les représentations du soldat grec sur ce front éloigné, présente des traits comparables avec celle de son homologue français de la Grande Guerre, gazettes du front, marraines de guerre, correspondance, brutalité du combat.
La guerre gréco-turque en Asie mineure de 1919 à 1922 et sa géographie
“Madame la Directrice de la Sœur du Soldat me donne votre adresse en me disant que vous voudriez une sœur pouvant correspondre avec vous en français. C’est avec plaisir que je serai pour vous cette sœur. Si vous voulez je serai très contente d’avoir bien vite de vos nouvelles. Dites-moi d’où vous êtes et où vous avez appris le français. Je vous serre fraternellement la main, votre sœur Grenade.” Lettre rédigée en français, trouvée sur le soldat Mágnis Yórgos, mort au combat le 12 août 1921 à 40 km d’Ankara lors de la guerre gréco-turque en Asie mineure. Athènes, Archives privées Akýlas Míllas.
L’expérience du combat a toujours été singulière. On dit souvent pour une première expérience de guerre que c’est un “baptême de feu”, terme qui renvoie “mutatis mutandis” à une forme de parenté spirituelle forgée par le “feu”. Le combattant est de ce fait un homme transformé, et ce n’est certainement pas par hasard que le soldat novice se préparant à aller au front est considéré comme un “nouveau-né”, selon l’expression d’un fantassin. “Journal du soldat Kravarítis – Un autre débarquement – Écrits d’un soldat originaire de la Grèce Centrale qui a combattu en Asie mineure”, Athènes 1994.
Soldats grecs et leurs morts en août 1921 en Asie mineure 1919-1922. Athènes, musée de la Guerre
Si, selon une historiographie de la Grande Guerre relativement récente, chaque fantassin de la période est immergé dans la brutalité d’une puissante “culture de guerre” à l’échelle du continent européen, il n’en est pas moins vrai que les soldats, souvent ruraux au demeurant, adaptent à leur temps de guerre tout un éventail d’usages et de pratiques, tout un univers métaphorique autant issus de leur propre milieu d’origine, une Grèce pastorale “grosso modo”, se caractérisant par la résidence patrilocale, la transmission des biens généralement patrilinéaire et une certaine prédominance des familles patrilatérales étendues.
Pratique épistolaire. Conflit gréco-turque en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
Comment d’abord, le registre nodal de la bataille est-il articulé ? D’une part, les combattants appartenant au même petit noyau, au même groupe primaire qui seraient des frères de sang “respirant d’un même souffle” et de l’autre, leurs ennemis assimilés à des intrus, à des “alliés”, ou sinon… à du gibier que l’on chasse et que l’on tue: “À huit heures, ils sont sortis de la tranchée, Stélios en tête, tel un guide, car il sentait la présence de l’ennemi par l’odeur comme s’il était un bon chien de chasse.” Lettre de 1922 du soldat Vogiatzís adressée au journal “Synádelphos”, Athènes, Archives ELIA. Ou encore: “Pour son dernier combat il luttait avec une telle démence que les autres se sont arrêtés pour l’observer, admiratifs. Il était par ailleurs un excellent chasseur, et à la guerre comme à la chasse il ne perdait pas une balle.” “Guerres balkaniques 1912-1913. Iconographie populaire Grecque”, Athènes, GES, 1994.
Georgía Despotopoúlou, Sœur de Soldats. 1919, archives Mnímes
Dans leurs propres textes composés sur le front, les soldats grecs évoquent alors sans périphrases cette communion par le sang, créatrice de lien fraternel entre membres du même groupe primaire aux moments paroxystiques de la bataille, ce qui rappelle fort bien les rites d’affrèrement “où deux individus, parfois plus, mêlent leur sang – qu’ils mélangent parfois à un autre liquide et l’ingèrent”. Les soldats grecs quant à eux font souvent allusion à leurs uniformes qui portent encore les traces de sang des frères tués, preuve supplémentaire à leurs yeux du bien-fondé et peut être même du fondement de leur consanguinité du front. Car justement, parmi les humeurs corporelles fréquemment évoquées, le sang occupe et de loin le premier rang.
“Ce sang sacré de nos frères tombés qui bourdonne toujours dans nos oreilles.” C’est ce même sang d’ailleurs “qu’il faut reprendre” selon une expression qui est récurrente à la lecture de nombreux textes du front de la longue période de conflits de 1912 à 1922, cette même expression d’ailleurs que clament les membres du patri-groupe en position de créditeur lorsque l’un des leurs vient d’être tué dans le cadre d’une vendetta en Crète ou dans la région du Magne au sud du Péloponnèse.
La notion, autant que la réalité du groupe primaire est d’une grande importance quant à la compréhension du champ de bataille… humainement vécu. “Au sein de toutes les armées engagées dans la guerre, le groupe primaire eut une importance fondamentale. Ce dernier relie les hommes entre eux par petits groupes, en minuscules noyaux. Ce sont eux qui composent le véritable tissu des grandes unités. Ces petits groupes d’hommes vivent entre eux avec leurs règles, leur hiérarchie propre, leur vie sociale, leurs références et leurs souvenirs communs.”
“Sœur du Soldat” de l’organisation YMCA. Archives Mnímes
Pour ce qui relèverait donc de la “consanguinité combattante”, nous sommes ici sans doute assez proches d’une logique des humeurs du corps créatrice de liens, et que l’on voit ici transposée dans la condition du soldat. Puis, et quant à “l’affinité” adverse au cœur de la bataille, elle se veut à son tour radicale et explicite, y compris dans les termes, comme le montre ce texte poétique composé par un soldat originaire de la Grèce Centrale, texte d’ailleurs proche de cette oralité si caractéristique des chants funèbres les “mirolóyia”, littéralement “chants sur le destin” des campagnes grecques:
Soldats grecs. Conflit gréco-turque en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
L’emprunt terminologique de “Sybétheroi” qui signifie chez les Grecs, au sens large, les alliés, les affins dans la nomenclature de parenté, n’est interprété de prime abord que comme une façon explicite pour marquer encore une fois l’altérité. Le terme se révèle par cet aveu assez adéquat pour désigner l’ennemi turc, capturé de surcroît sur le champ de bataille, rejoignant ainsi un lieu bien commun mais alors juste de l’anthropologie de la parenté. Les affins seraient ceux qu’Ego peut au besoin tuer.
Soldats grecs. Conflit gréco-turque en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
Rappelons ici que d’autres termes grecs sont autant liés à la guerre et au meurtre, qu’à la parenté. Les anthropologues du monde grec ont par exemple remarqué que le verbe “khalào” signifie autant violer, déflorer une fille et dans certains cas en devenir ensuite l’époux, que tuer à la guerre comme dans le déroulement d’une vendetta. En 1974, lors de l’invasion de Chypre par l’armée turque, il été fait par exemple remarqué par l’anthropologue Michael Herzfeld ce même usage des termes. “Les Turcs sont entrés dans la maison comme le violeur étranger dans une fille”. Michael Herzfeld, “Anthropology through the Looking Glass. Critical Ethnography in the Margins of Europe”, Cambridge, 1987.
Soldats grecs. Conflit gréco-turque en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
“Le grand élan patriotique du début de la Première Guerre mondiale suscita le parrainage de soldats du front par des jeunes femmes qui s’engageaient à procurer à leur filleul une aide à la fois matérielle et morale, en leur envoyant des colis et surtout en échangeant avec eux une correspondance suivie. En principe, la marraine de guerre devait tenir le rôle d’une mère auprès du soldat isolé, mais le marrainage de guerre, fut le cadre d’amitiés amoureuses, tout comme le compérage.” Agnès Fine, “Parrains, marraines. La parenté spirituelle en Europe”, Paris 1994.
Théâtre des Evzones en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
Les “frères du front” ont donc une “mère symbolique”, personnage pourtant bien réel, et disposent de plusieurs foyers et enfin de nombreuses “sœurs” à qui ils envoient des milliers de lettres. Notons que de cette correspondance, celle de deux “Sœurs du soldat” et sœurs entre elles, Nephéli et Georgía Despotopoúlou sont issues et même parvenues jusqu’à nos jours, plus précisément il s’agit de 2030 lettres envoyées entre 1918 et 1922. D’abord conservées aux Archives privées “Mnímes” à Athènes, elles figurent actuellement parmi les collections de la Fondation SΟFIA à Chypre. C’est par cette correspondance qu’un échange significatif d’idées et d’objets se poursuit tout au long d’une guerre qui dure visiblement trop.
Soldats grecs. Conflit gréco-turque en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
Ce dialogue entre les soldats et leurs “sœurs”, sitôt dépourvu de périphrases et d’ornements devenus pour un moment inutiles, il prend alors sa forme la plus directe.
Lettre du front d’Orient. Collection Despotopoúlou
“Tu m’écris dans une autre lettre que tu as lutté pour l’idée de la fraternité. Ma bien-aimée, il est facile à quelqu’un de proclamer de l’amour et de la fraternité, mais il l’est beaucoup moins lorsqu’il s’agit de le prouver par les actes. Examine-toi et tu le verras. Voilà un petit exemple. Lorsque je serai de passage à Athènes tu dois me prendre dans tes bras et m’embrasser devant tout le monde. Mais tu ne le feras point – non pas parce que tu trouves ceci immoral ou que ce soit contraire à tes sentiments alors profonds, seulement, tu ne le feras pas parce que tu manques de courage intérieur. Je t’explique ce qui se passe. Toi, tu as voulu retrouver le titre qui te faisait défaut, et comme tel, tu as découvert celui de sœur, disons celui de la fraternité. Voilà enfin l’énigme résolue. La comédie s’arrête là, la séance est levée.” Lettre du sous-lieutenant de cavalerie Nikolópoulos à Georgía Despotopoúlou, datée du 17 juin 1919.
Soldats grecs. Conflit gréco-turque en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
Car ce qui paraît par exemple “prohibé” dans cette relation entre “frères” et “sœurs”, c’est plutôt le mariage et non pas les rapports sexuels “incestueux” dans notre cas et autant fantasmés par la force des choses. Malgré leurs efforts, “les frères et sœurs en la patrie” n’arrivent jamais à se marier concrètement, même si parfois des rencontres ont eu lieu à l’occasion d’une permission ou lors la démobilisation des hommes. La terminologie choisie ne nous paraît pas anodine en tout cas. Vouloir construire une parenté improvisée de cette manière, reproduit en substance ce couple idéal si rassurant dans l’univers incertain du combat. Car pour une partie au moins du monde rural grec, le couple idéal serait alors formé par un frère et sa sœur.
Soldats grecs. Conflit gréco-turque en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
Ce parrainage officialisé fut un acte de dernière minute, a priori trompeur car les parrains officiels de Constantin étaient tous issus des membres des familles royales européennes. Sauf que dans sa version populaire, un siècle après on dirait mêmes “populiste”, l’opération s’est avérée un formidable coup politique et par la même occasion, un investissement symbolique inépuisable. Pour l’imaginaire populaire, la distance entre le peuple des soldats et le roi s’est ainsi réduire, car le parrainage alors instaure un lien censé être inattaquable, voire sacré.
En Asie mineure 1919-1922. Athènes, musée de la Guerre
Il y aurait encore beaucoup à dire sur cet usage de la parenté, de l’amitié ritualisée par une société d’hommes et de femmes en temps de guerre. Dans ce parallélisme entre les stratégies et les termes utilisés par les combattants eux-mêmes, et à la lumière de ce que les anthropologues ont pu rapporter de leurs terrains parfois plus pacifiques, il ressort que ce qui tient des rapports et de la symbolique entre parenté – identité, entre affinité – altérité, dépasse et de loin le champ de la parenté “stricto sensu”. Ces humeurs et ces exhalaisons corporelles, sang, souffle, transforment véritablement les hommes en profondeur, car c’est plutôt une “parenté substantielle” qui s’instaure entre combattants. Rappelons notamment les implications “du sang mêlé” tout comme celles “du dernier souffle avalé par les frères”, illustrant aussi concrètement que possible ce lien de consanguinité, on dirait même de “consubstantialité” qui s’établit entre les combattants.
Pâques, la fête du peuple grec en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
Tout en redoublant les lignes de fracture et d’agressivité, puis celles de la solidarité, ennemi – affin, camarade – frère, le discours combattant grec tente son propre réaménagement du combat alors par la métaphore, menant directement vers un système bien intériorisé et donc familier, celui de la parenté. C’est ainsi qu’entre “frères” du même “groupe” on rend service aux vivants, on assiste les mourants et les morts, un peu comme dans la fraternité.
Soldats grecs en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre
Et enfin, si dans l’univers si proche de l’au-delà qui est celui de la bataille, les différentes formes de parrainage ne garantiraient pas après tout la… meilleure médiation pour accéder à la bonne mort, cette forme de vendetta transposée à la guerre ne serait-elle pas comme ailleurs une tentative désespérée de s’établir, non seulement comme un mode de gestion des conflits, mais peut-être aussi comme une institution d’antiviolence; d’un contre-feu opposé à l’incandescence de la vraie violence, la violence sans foi ni loi?
Théâtre. Conflit gréco-turque en Asie mineure. Athènes, archives ERT
Tenir donc… comme en ce 2025.
*Article publié dans la revue “L’Homme” No 154, “Questions de Parenté”
Tenir… Animaux de jadis !
* Photo de couverture: Soldats grecs en Asie mineure. Athènes, musée de la Guerre