Grecs d’Asie mineure et Grecs de l’Hellade


Altérité et identités durant la guerre gréco- turque en Asie mineure (1919-1922)


En mai 1919 les premiers soldats grecs débarquent à Smyrne. Ce nouvel épisode guerrier gréco-turc sur le sol d’Asie mineure, long de trois ans et quatre mois, s’inscrit dans la continuité géopolitique et militaire des Guerres Balkaniques (1912-1913) et de la Grande Guerre (1914-1918). Il s’achèvera par la retraite chaotique des troupes grecques en août-septembre 1922, et par un échange des populations entre la Grèce et la Turquie.

L’Armée grecque en Asie mineure. Traversée du désert salé, 1921

Pour l’historiographie grecque, qui plus est, en conséquence de l’arrivée mouvementée en Grèce d’un million et demi de réfugiés grecs ayant fui les massacres, ces compatriotes d’Asie mineure furent d’abord en 1919, des “frères” qu’il fallait délivrer des mains (et de l’administration) de l’ennemi turc, cette figure emblématique d’une altérité alors extrême, depuis déjà la Guerre d’Indépendance grecque (1821-1830).

Un siècle plus tard, “1922” deviendra un moment de basculement et de rupture pour la Grèce contemporaine, marquant la fin de la “Grande Idée” de l’irrédentisme hellénique, c’est-à-dire, attribuer à l’État grec tous les territoires proches, où des Grecs vivaient encore et même… reprendre la ville de Constantinople, devenue ottomane depuis la chute de l’Empire Byzantin en 1453. C’est ainsi qu’on parlera désormais en Grèce, de la “Catastrophe d’Asie mineure” ou de la “Catastrophe de 1922”.

Pourtant, à leur arrivée en Grèce, ces “frères” d’Asie mineure seront parfois mal traités, mal accueillis, souvent même appelés par les habitants de la “vieille Grèce” “tourkósporoi”, ou “tourkomerítes”, littéralement “semences de Turcs” et “venant de chez les Turcs” — ce qui en dit long sur la réalité des représentations et des relations entre ces deux composantes du monde hellénique, une réalité autrement plus complexe que ne le laisse entendre parfois, le discours officiel et l’historiographie… plutôt polie.

Billet de train pour le père du poète Giórgos Seféris. Asie mineure, 1920

L’anthropologie de l’espace néo-hellénique a sur ce point déjà souligné, les réalités évidentes d’une identité singulière chez les Grecs d’Asie mineure. Plusieurs enquêtes de terrain réalisées dans les quartiers de réfugiés aux faubourgs d’Athènes et ailleurs, ont précisé combien et comment les informateurs s’auto-désignaient toujours comme Mikrasiátes, c’est-à-dire Grecs d’Asie mineure, plus d’un demi-siècle après le déracinement des parents ou des grands parents qui sont les leurs.

Ainsi, pour Renée Hirschon-Philippaki, cette différence perceptible après plusieurs générations de Mikrasiátes, s’exprime par les informateurs, notamment en termes d’oppositions du type ouvert/fermé, intérieur/extérieur, “nous”/les autres qui sont les “montagnards” (Grecs de Grèce). Une différence, également véhiculée par des toponymes ou ethnonymes conservés et transférés après le déracinement. Il en est de même en ce qui concerne certains termes d’adresse, propres aux communautés grecques d’Asie mineure qui perdurent, et bien d’autres traits, par exemple leur gastronomie élevée au rang de revendication identitaire :

Avant notre arrivée ici, eux – les Grecs du continent – n’étaient rien. Nous leur avons ouvert les yeux. Ils ne savaient ni manger ni s’habiller. Ils mangeaient de la morue et des blettes. Nous leur avons tout appris”, (Témoignage cité en grec par R. Hirschon-Philippaki : “Mémoire et identité. Les réfugiés d’Asie mineure du quartier de Kokkiniá au Pirée” p. 327-356, in Papataxiarchis Dir., Anthropologie et passé, Athènes 1993).

Aïvali, ville jadis habitée par une population grecque. Carte d’avant 1922

Cette différence ouvertement revendiquée, nous l’avons également mesurée lors d’un séjour de terrain au sein d’une communauté de marins-pêcheurs originaires d’Asie mineure sur l’île de Lesbos. Mis à part son insularité géographique doublée par une insularité sociale bien perceptible, cette communauté rurale, surprend à première vue, par son “urbanité”, ses “références citadines” des anciens réfugiés quant à leur manière de s’inscrire dans l’espace, portant encore la marque de leurs représentations ancestrales urbaines ; voir : P. Grigoríou, Nathalie Depraz, “Réseau familial et modes de résidence. L’exemple de deux communautés grecques entre Grèce et Turquie”, Ethnologie Française, XXII, 1992, 4 : p. 442-454.

Sur ce point, il nous paraît intéressant de “confirmer” – si ce n’est partiellement – certains des tópoi connus de l’altérité “intra grecque”, au moyen cette fois-ci de sources directes, issues de la période 1919-1922, essentiellement les écrits du front, lettres, gazettes, carnets et dans une moindre mesure écrits postérieurs auxquels s’ajoutent quelques entretiens réalisés auprès d’anciens combattants. Il s’agit d’examiner autrement-dit, les contours des relations entre les mobilisés de la “vieille Hellade” et les Mikrasiátes avant leur déracinement de 1922, les réduisant au rang de réfugiés.

Rappelons tout d’abord que la guerre gréco-turque en Asie mineure fut l’occasion d’une présence brève mais massive de nombreux mobilisés grecs du continent sur le sol anatolien, quand par exemple en juillet 1922, l’armée grecque représente alors une force de 220 000 hommes. Leur rencontre avec la population grecque locale et leur étonnement, tels qu’ils sont rapportés par leurs écrits, relèvent de l’exotisme – un exotisme d’ailleurs souvent refoulé par l’historiographie officielle.

L’Armée grecque en Asie mineure battant en retraite. Septembre 1922

Car, pour l’immense majorité des soldats originaires de la Grèce, cette coupure entre l’avant et l’arrière s’accompagne d’un dépaysement géographique évident. Les descriptions des paysages sont de ce fait dignes des récits ethnographiques. Le regard du fantassin, imprégné des “petits” paysages de l’Hellade, est fort étonné par l’étendue des paysages anatoliens, infiniment plus grands, insaisissables à l’œil ; tels sont décrits dans cette lettre d’un sergent, rédigée sur le front en 1922 :

Notre train tel un serpent gigantesque arpente la vallée et les hauteurs de Proussa (Bursa), ville magique ornée de fleurs. Le voyageur peut ainsi contempler le grandiose panorama de la pittoresque plaine, observer toute sorte d’arbres au corps géant, des oliviers à perte de vue, des innombrables mûriers, des multiples ruisseaux. Le voyageur reste sous le charme de la vue grandiose de l’Olympe de Bithynie encore sous la neige en cette saison, montagne vieille et imposante, tel un satrape régnant sur sa ville, Proussa”, (lettre du sergent Proestós datée du 10 juin 1922, adressée au journal “Synádelphos”, archives ELIA — Athènes).

Ou sinon : “Je vis au sommet de l’Olympe à 2500 mètres d’altitude il fait terriblement froid et pourtant c’est l’été”, (lettre du sous-lieutenant Papapanagiótou à une marraine de guerre, datée du 20/06/1921, archives Fondas Ládis à Athènes. Il s’agit, précisons-le, de la montagne Ulugag et son parc naturel, à 34 kilomètres de la ville de Bursa en Turquie. De nos jours on y trouve la station de sports d’hiver parmi les plus fréquentées de Turquie et les mieux pourvues en ressources hôtelières.

Le politicien Elefthérios Venizélos à Paris, années 1920-1930

Ces paysages sont d’autant plus saisissants pour les soldats grecs que ces derniers découvrent soudainement le milieu désertique, la steppe, ce fameux “désert salé”. Tantôt rarissime, tantôt abondante, l’eau en Asie Mineure dévoile également une hydrographie insoupçonnée pour ces paysans de la “vieille Grèce”, pays à irrigation certes difficile, mais néanmoins maîtrisée.

Tel ce soldat de l’Hellade, découvrant un paysage arboré d’Asie Mineure : “À proximité de la gare de Toulu Bounar (Dumlupinar), à sa droite se trouve le mont Akar Dag, très beau, rempli de pins et d’autres arbres. Son eau cristalline et ses innombrables fontaines mythiques tracent un paysage magique” (lettre du soldat Koumoútsos au journal “Synádelphos”, archives ELIA).

Le sol anatolien se situe donc inexorablement “ailleurs”, loin, très loin de la patrie, plus ou moins assimilée à une sorte de Métropole. Éloignée des proches, la troupe se bat alors sur un vaste territoire tout à fait nouveau et pour tout dire, étrange. L’Asie mineure, c’est immédiatement l’étranger, mais alors… proche. Cette première altérité constatée, il faut préciser parfois douloureusement vécue en dépit d’un lien patriotique sincère entre soldats continentaux et populations grecques locales, revient de manière récurrente dans les écrits du front.

Grecs refugiés d’Asie mineure. Athènes, 1922

Elle prend par ailleurs fréquemment la forme de commentaires relatifs aux paysages et aux usages culturels des Grecs d’Asie mineure. Ces usages : fêtes, traditions populaires, rythmes, même s’ils ressemblent assez à ceux que les soldats de la Grèce continentale connaissent déjà, dénotent par leur “exotisme” prononcé. Il va de soi que les pratiques culturelles turques, quant à elles, seront immanquablement et spontanément qualifiées “d’arriérées” par ces observateurs en uniforme.

De ce fait, non moins paradoxale peut autant paraître ici, la représentation des paysans turcs de l’Anatolie profonde, que certains écrits du front laissent entrevoir car elle renvoie mutatis mutandis à une littérature du voyage, largement répandue en Europe au début du Vingtième siècle, elle-même liée à des stéréotypes relevant de la représentation de “l’autre”. “Initiés” de la sorte, les soldats grecs éprouvent davantage le sentiment de se trouver bien aux antipodes de leur monde familier, subissant de surcroît la proximité du… “pire sauvage” qui préfigure sinon l’ennemi, comme le laisse à penser cette lettre :

Permettez-moi de vous écrire pour exposer notre vie, pour que tu apprennes comment nous vivons dans ce désert, dans ce chaos qui s’appelle Asie mineure. Nous nous trouvons dans un village turc couvert de saletés, ici vit une tribu sauvage ; rien que de regarder ces gens nous donne peur, car c’est la première fois que dans ma vie je rencontre un monde si sauvage, pourtant, Dieu sait si je n’ai pas parcouru déjà tant de pays. Je n’ai jamais vu ailleurs de tels êtres, des fantômes presque, nous nous demandons s’il faut rire ou pleurer de leur piteux état”.

Grecs refugiés d’Asie mineure, 1922

Lorsque nous nous approchons d’eux en vue de leur poser une question, ils filent en courant pour aller se cacher. Nous distribuons quelques cigarettes et un loukoum à chacun d’eux, et tout ce petit monde sauvage aveuglement accroché à son mufti sort enthousiaste. Le soir nous leur réservons des places au théâtre – celui de notre régiment, ils découvrent enfin comment vit l’autre monde, petit à petit ils se réveillent” (lettre du soldat Goússalis à une marraine de guerre, datée du 22/7/1922, archives F. Ládis).

Cette rupture vis-à-vis de la Grèce continentale et de la “Civilisation”, est souvent représentée et exprimée sur le front en termes émotionnellement chargés, empruntés le cas échéant au chant traditionnel rural. Le Grec, homme du départ et du voyage, emploie déjà dans sa poésie populaire de nombreux termes désignant l’étranger. Ces mêmes mots extrêmement marquants sont, demeurent chers aux combattants ruraux envoyés en Asie mineure. Mots presque intraduisibles dans leur charge émotionnelle puisant à la même source et ayant la même racine que le terme “Xénos”, c’est-à-dire l’étranger.

Ce n’est donc ni par hasard, ni par effet de style que certains écrits de soldats puisent dans ce corpus populaire pour décrire le front et, plus largement, l’univers qui les entoure : “J’écris les malheurs du soldat, de par mes propres larmes coulant de mes petits yeux, ici dans la solitude de l’étranger”, (lettre du caporal Gyftópoulos au journal “Synádelphos”, archives ELIA). Cette phrase en distique d’un poème du front en dit long en peu de mots.

Grecs refugiés d’Asie mineure, 1922

Tout aussi laconique, cette autre phrase en quatre mots (dans le texte grec), par laquelle un caporal finit sa lettre, écrite vers la fin de la guerre : “Terre d’Asie mineure étrangère infâme”, (lettre du caporal Seírlis (28/05/1922) au journal “Synadelfos”, archives ELIA). La solitude sociale et affective du fantassin fragilise davantage encore tout lien avec la lointaine Grèce continentale, une solitude renforcée par l’insurmontable obstacle géographique avec l’arrière que constitue l’archipel égéen.

Il ne faut pas perdre de vue à ce propos que l’émigration, déjà présente parmi les thèmes de la poésie populaire et du chant traditionnel et relatant l’incessant départ des Grecs vers “la terre étrangère” (“xeniteiá”), emprunte principalement à cette époque la voie maritime, ce même élément qui emporte les hommes loin de leurs foyers, y compris pour l’expédition grecque en Asie mineure :

Ma chère. J’aurais voulu t’envoyer chaque jour des fromages et des fruits d’Asie mineure. Mais j’habite un lieu où il n’y a pas de terre continue, seule la mer nous sépare comme les ténèbres sont séparés du paradis”, (lettre du sergent Papamarkákis à une marraine de guerre, datée du 11/09/1919, archives Ládis). Fait assez significatif quant aux mentalités de l’époque, la mer Égée est représentée à travers certains écrits du front comme un “océan”, autrement-dit, une coupure inéluctable, entre le Royaume de Grèce et l’Asie mineure :

Grecs refugiés d’Asie mineure, 1922

Notre bateau prend enfin le large à 7 heures du matin à destination de Smyrne. On nous salue comme si notre voyage était un voyage sans retour à travers la mer. Rapidement nous ne distinguons plus les côtes de notre pays, nous n’entendons plus de cris. Nous arrivons bientôt au beau milieu de l’océan, là où les vagues sont les plus grosses. Pendant 48 h nous avons cheminé à travers l’océan, pour débarquer finalement le Samedi 20 novembre 1921 à Smyrne vers deux heures de l’après-midi”, (“Le voyage Noir, d’Athènes à la belle Smyrne. Du 20.11.1921 au 8.4.1922”, extraits du carnet d’un soldat anonyme, basé sur ses écrits du front. Archives privées de M. Elefthériou publication jointe à la revue “Tétarto”, No 16, août 1986).

Voilà pour ce qui est du premier dépaysement “géographique” des soldats grecs une fois débarqués sur ce “nouveau monde”, dont ils doivent aussitôt composer avec les réalités locales et leurs particularismes, à commencer par leurs propres compatriotes autochtones. Les sources disponibles tendent à confirmer tout d’abord certaines modalités de cette différence et ceci bien avant l’année fatidique de 1922.

Malgré un fond culturel largement commun (langue, pratiques religieuses), les Grecs d’Asie mineure, qui évoluent majoritairement dans un univers d’un certain cosmopolitisme vécu et pratiqué au quotidien, ils se font les vecteurs d’une “grécité” autrement plus large, plus ouverte, que celle issue des représentations véhiculées par l’État athénien, alors enfermé comme il est dans ses petites frontières et poussé par son élan… bien balkanique.

Grecs refugiés d’Asie mineure. Athènes, 1922

Ce cosmopolitisme frappera même les esprits chez ces soldats, issus principalement de la campagne et des montagnes de la Grèce centrale ou du Péloponnèse, et ceci dès leur débarquement à Smyrne. Les lettres du front reflètent d’ailleurs assez fidèlement cette ruralité, manière de voir et en même temps “regard paysan” des soldats sur leur univers de guerre et, pour ce qui nous intéresse ici, sur la vie locale en Asie mineure.

Souvent, cette origine rurale est évoquée par les “écrivains du front” pour expliquer leur endurance devant les conditions difficiles : “J’ai marché pendant 17 jours et nuits pour sauver ma peau, c’est parce que j’étais habitué à la marche étant parmi les bergers qui de mon village ont fait déjà tant de transhumances à travers la Thessalie avant la guerre”, (entretien du 13 mars 1994 avec Agathoclès Papageorgópoulos, ancien combattant que j’ai interviewé à Trikala en Thessalie).

On comprendra alors aisément, combien ces fréquentes références des soldats à la ruralité, visent autant à se démarquer des gens issus de la ville, de même que des compatriotes originaires d’Asie mineure. Les mobilisés ruraux de la vieille Grèce estiment d’ailleurs que les citadins sont toujours plus favorisés qu’eux-mêmes à leurs yeux, y compris et surtout par ce dur temps de guerre. Constat et alors complainte qui finalement n’entrave guère les contacts au quotidien, entre Grecs issus de deux rives de la mer Égée.

Ancienne école grecque en Asie mineure

Plus précisément, les soldats grecs en Asie mineure seront “confrontés” à la vie locale, à l’occasion des permissions de sortie, au rythme des aléas imposés par les épisodes guerriers. C’est ainsi que le combattant grec y découvre un “demi-arrière”, bien proche des lignes du front, et une vie d’allure civile dans les localités se trouvant à proximité des campements. À la première occasion, les fantassins quittent ces derniers pour passer une demi-journée au café grec et plus rarement turc, d’un village proche. Ils participent également aux fêtes, aux repas et aux danses de leurs compatriotes d’Asie mineure.

Certains appelés, se marient même sur place à de jeunes femmes grecques. Bien qu’inconnu, le nombre de ces mariages ne doit cependant pas être élevé, étant donné qu’à la lumière des sources émanant du front, les propositions sont bien plus nombreuses que les unions finalement célébrées : “Maintenant à Menemène on me pousse au mariage, on me propose une fille d’ici… mais j’ai répondu que je ne me marie pas encore”, (lettre du sergent Papamarkákis à une marraine de guerre, le 12/07/19, archives Ládis).

Il est tout aussi évident que le prolongement de la campagne en Asie Mineure, la monotonie liée à l’arrêt provisoire des combats, ont également poussé les soldats à se rendre à la première occasion, au bourg ou à la ville, bien proches. Ceci, comme on peut l’imaginer, afin de retrouver si possible le lien rompu avec leur propre vie civile, car, rien n’est plus réconfortant que de se retrouver parmi les compatriotes d’Asie mineure ; même si certaines pratiques ou formes de sociabilité différèrent :

Ancienne église grecque en Asie mineure

Dimanche 7-6-1920. Le matin nous buvons du thé, puis, c’est sommeil jusqu’à midi. Cet après-midi, nous sommes descendus au village, nous nous sommes affalés dans un café grec et nous avons bu du tsípouro (sorte d’ouzo). Notre compagnie s’est élargie par les Grecs du village, nous nous sommes mis à chanter, nous avons utilisé un jerricane comme tambour et on s’est bien amusé. Ensuite au dodo. Au réveil nous sommes à nouveau revenus au village, pour chanter jusqu’au soir”, (Charálambos Pliziótis, “Mémoires du front 1920-1921 Asie Mineure et Thrace”, ed. K.M.S., Athènes 1991).

Les mobilisés issus de la “vieille Grèce” seront de même étonnés par le niveau d’instruction de leurs compatriotes et camarades “locaux” sur le front ; étant donné que de nombreux Grecs d’Asie mineure furent à l’occasion mobilisés par l’armée grecque. Ces derniers ont un niveau scolaire supérieur à celui des citoyens de la “Vieille Grèce”, car voilà qu’un efficace réseau d’écoles autogérées doublé à l’occasion par un enseignement de cours particuliers, a été mis en place par les Grecs d’Asie mineure dès le début du Dix-neuvième siècle.

Notons d’ailleurs qu’en 1919, on dénombre en Asie Mineure et dans la région du Pont-Euxin en Mer Noire, près de 2500 églises grecques avec 2 900 prêtres, 2 200 écoles et 4 600 enseignants et près de 200 000 élèves de tout niveau sur une population de 2,5 millions de Grecs environ.

Aviateurs grecs en Asie mineure, 1921

Un ancien combattant originaire de Thessalie se souvient, justement à ce propos : “Des Grecs d’Asie mineure ont été mobilisés aussi, ils venaient d’Aydin, de Magnésie, d’Aïvali. Ils étaient tous lettrés et se montraient très déterminés. Notre régiment en a incorporé plusieurs, ils servaient dès le départ comme sous-officiers de service. Un jour, nous nous sommes invités chez quelqu’un de riche. Il était très riche, il possédait deux distilleries, où il produisait de l’ouzo. Il avait une fille unique qui étudiait. Il faisait venir à son domicile deux institutrices, une française et une allemande”, (Récit de Stéphanos Dallássis, édité par EMOT à Trikala, en 1978).

Cet écart sociologique apparent, entre Grecs anatoliens et Grecs du continent se trouve renforcé par un clivage politique déjà plus ample, inexorablement généré par le processus d’agrandissement progressif du Royaume de Grèce depuis la fin du dix-neuvième siècle. En effet, les frontières de la Grèce de 1919 sont déjà nouvelles, issues comme elles sont des guerres Balkaniques et de la Grande Guerre.

Ainsi, entre 1912 et 1918, les territoires d’Épire, de Macédoine, de Thrace et des îles orientales de l’Égée ont été incorporés à la “vieille Grèce” centrale et au Péloponnèse. Crétois et Thessaliens figurent également parmi ces “nouveaux Grecs”, bien que depuis un peu plus longtemps que les Mikrasiátes (la Thessalie étant incorporée à la Grèce en 1881, et la Crète en 1911).

L’Armée grecque en Asie mineure. 1919-1922

Cependant, la coupure “géographique” entre les anciens et les nouveaux territoires, elle sera rapidement et intrinsèquement liée à une division politique bien plus radicale. En effet, entre mai 1916 et juin 1917 la Grèce sera officiellement coupée en deux entités administratives. La première, au nord, est centrée autour de Thessalonique, fief du Premier ministre démissionnaire ayant fait sécession, Elefthérios Venizélos qui par un Putsch commandité par les Puissances de l’Entente Cordiale et de ses proches (“progressistes”), poursuivent la guerre contre les Puissances Centrales par l’armée dite de “Défense Nationale”, composée de soldats géographiquement “marqués”, à savoir Crétois, Grecs du Nord, Thessaliens.

Alors qu’au sud, perdure jusqu’en 1917 et d’ailleurs difficilement, l’État d’Athènes et son gouvernement légal sous le roi Constantin, un État Grec ainsi limité aux frontières de la “vieille Grèce”, défendue par une armée affaiblie et sans cesse humiliée par les alliés de l’Entente et subissant le blocus de la Péninsule helladique par les flottes anglaise et française, causant il faut préciser la mort par famine à de milliers de gens.

Les deux camps s’opposeront alors jusqu’à l’anéantissement ; les monarchistes étant hostiles au front d’Orient de l’Entente et à la Campagne de l’Armée grecque en Asie mineure, car prônant la “Grèce petite et honnête”, tandis que, à l’opposé, Venizélos tend à promouvoir sa “Grèce des deux continents et des cinq mers”.

L’Armée grecque en Asie mineure. 1919-1922

On comprendra alors suivant quelles modalités les Grecs de nouveaux territoires, Thessalie, Épire, Macédoine, Thrace, îles de la mer Égée, et a fortiori ceux d’Asie mineure, ont compté parmi les mieux fidèles et les plus acharnés adeptes du vénizéliste. Leur vision plus large de la nation et de ses frontières géographiques et symboliques, se heurte violemment à l’attachement viscéral des monarchistes à la “vieille Grèce”, réalité et territoire originel mythifié pour la circonstance.

Au même moment, lors de la mobilisation sur le front anatolien, les Grecs d’Asie mineure possédaient un vécu partagé avec d’autres populations, Turcs, Levantins, Arméniens, Juifs voire même Égyptiens. Il n’était donc pas rare de voir des Smyrniotes ou des Grecs de Constantinople voyager facilement, leurs affaires s’étalant souvent entre Smyrne, Odessa et Alexandrie. De ce fait, leur monde est considérablement plus vaste que celui des ruraux du Péloponnèse ou de la Thessalie, pour qui, l’expérience du dépaysement par la guerre en Asie Mineure constitue bien souvent l’unique expérience de ce genre.

Et à l’approche des élections législatives de novembre 1920, lesquelles ont restauré les monarchistes au pouvoir, les fractures politiques et, en fin de compte, identitaires, se sont amplifiées et sont apparues au grand jour, tandis que, dans les campements, les incidents entre les Mikrasiátes et les soldats de la “Vieille Hellade” se multiplient, comme le révèle le carnet personnel qui suit :

L’Armée grecque en Asie mineure évacuée. Septembre 1922

20 octobre 1920. Les soldats de notre section et les officiers sont divisés en deux parties. Crétois, originaires de Mytilène, d’Asie mineure, de Thrace, d’Épire sont tous vénizélistes. Tous les autres sont monarchistes… Il y a maintenant des troubles. Ce matin un soldat originaire d’Asie mineure allait chercher de l’eau.

Un autre, originaire de Patras lui a jeté une gamelle sur ses pieds. Le premier l’a mal pris et ils se sont insultés mutuellement. Celui de Patras a traité son confrère de traître et l’autre lui a retourné l’injure. Ils commençaient à se frapper lorsque d’autres soldats plus impassibles les ont séparés
”, (Journal de guerre du sergent Papadákis, Athènes 1969).

Vision du monde et vécu collectif sont évidemment pour beaucoup dans ces choix, à première vue politiques. Tel ce soldat originaire de l’Épire, exprimant sa colère depuis la Crète où il se trouve brièvement, suite à la victoire des monarchistes aux mêmes élections de 1920, dans sa lettre adressée à une marraine de guerre originaire d’Asie mineure, elle-même vénizéliste déclarée :

L’Armée grecque en Asie mineure. 1919-1922

Moi, comme toute la Crète avec, nous sommes inquiets : l’horizon s’assombrit, qu’on nous laisse enfin libre ; nous, nous instaurerons l’autonomie en Crète, aux îles et à Smyrne, nous ne vivrons pas avec eux ; ceux de la Vieille Grèce veulent toujours gouverner, qu’ils gouvernent les banlieues d’Athènes. Nous, Grecs honnêtes, nous continuerons l’histoire avec Venizélos”, (lettre du 3 novembre 1920 du soldat Arsénios Stavrídis, archives Ládis).

Le ton est donné. L’honnêteté figure parmi les valeurs vigoureusement revendiquées par les Mikrasiátes, constitutives de leur identité par opposition quasi explicite au système référentiel présumé des Grecs du continent, et suivant un clivage que les enquêtes sociologiques n’ont pas manqué de démontrer au sujet des populations d’anciens réfugiés. Clivages, qui selon nos sources seraient bien plus anciens que 1922, à travers les représentations intra-grecques.

Ceci étant, et au-delà des considérations “politiques”, les Grecs d’Asie mineure et les soldats de la “vieille Grèce”, se reconnaissent néanmoins comme appartenant au même “arbre culturel”, et cependant, ils admettent ne pas être assis sur une seule et même branche. De ce fait, les aspirations d’avenir (collectives ou personnelles) ne peuvent être façonnées à l’identique, et laissent la place au malentendu.

Livret familial de réfugiés d’Asie mineure. Grèce 1924

Notons pourtant que la fin tragique de la Campagne Grecque en Asie Mineure, ce grand choc national de septembre 1922, aboutira à une certaine mutation dans les mentalités. Arsénios Stavrídis le fervent Vénizéliste, il est déjà meurtri et pour tout dire, il est sur le point de devenir définitivement infirme. Revenu justement de son enthousiasme Vénizéliste des années 1916 à 1922, l’ancien combattant il se focalisera désormais clairement, sur l’opposition devenue radicale entre le “haut” et le “bas”.

Autrement-dit, entre les desseins politiques des cercles du pouvoir à Athènes, et ce que fut la vraie cause nationale largement alors admise par les humbles. Car déjà, pour ces ruraux grecs, jadis si fiers de leurs gouvernants, leur cause nationale (et même sociale), avait été tout simplement anéantie, voire trahie, toujours par les mêmes profiteurs des temps de guerre comme de paix.

Arsénios n’en peut plus, il veut être démobilisé pour retrouver une vie normale… à condition de retrouver d’abord sa santé. Il disputera presque sa correspondante, car il trouve qu’elle n’est pas à la hauteur des événements :

Grecs refugiés d’Asie mineure. Athènes, 1922

Ioannina – en Épire, le 5 octobre 1922. Chère Georgía. Par l’intermédiaire de Pandelís, je tente à me faire muter aux Services Centraux de l’Armée, ici à Ioannina, en attendant d’être libéré de mon service. Toi, tu m’as envoyé une lettre bien sèche, car soi-disant, je ne t’écris plus. Pourtant, je t’ai adressé mes cartes tous les deux jours. Lorsque tu te trouvais à Chalkís, tu as sans doute oublié que Smyrne est alors morte”.

Tu es certes originaire de Smyrne, mais c’est moi qui pleure davantage Smyrne et l’Anatolie, car je les ai beaucoup aimées. Et par leur destruction, ma douleur est devenue indescriptible, telle qu’un amoureux fou… mais meurtri. Tu aurais, à ce propos vu, dans quel état je me trouve en ce moment. Ni Venizélos, ni le retour des siens (par le Putsch de septembre 1922), ne m’ont alors procuré… la moindre joie”.

Ou encore quand il écrit enfin démobiliser, depuis son village Bágia, en Épire : “Car, je pense à Smyrne et aux Grecs d’Asie Mineure, qu’ont été déracinés, et que sur les grèves de Smyrne, les cadavres des innocents sont toujours en train de pourrir. Et que l’Hellénisme de l’Anatolie, il n’y a aucun espoir… qu’il se rétablisse. Et encore cette autre chose. Tu peux même juger mes propos, à ta guise. Il y a quelques jours, lorsque j’ai vu une cohorte de jeunes femmes [refugiées grecques de Smyrne] près de la Cathédrale d’Athènes, dans un état pitoyable, par le crime que nous avons commis envers ces compatriotes, mes lèvres se sont serrées, ainsi que mon cœur, et j’ai maudit le moment où nous avons mis pied à Smyrne”.

Grecs refugiés d’Asie mineure. En mer, 1922

Car, nous avons causé la perte de tant de gens. Je ne peux plus éprouver la moindre joie. Après tout, comme Smyrne a été perdue, que toute la Grèce s’effondre après tout. Qu’il vienne à Athènes ce Kemal. La faute vient d’Athènes. Je n’écrirai guère davantage. Je ne sais pas ce que tu en penses. Avec amour, Arsénios. Écris-moi au village, à Bágia”.

Et en amont, durant les semaines ayant précédé la rupture du front grec et l’évacuation chaotique de l’Asie mineure, un soldat de la “vieille Grèce” apporte son point de vue sur les événements en cours sans trop de précautions d’usage :

En Asie mineure, la population grecque apprend le maniement des armes, s’exerce et s’organise en groupements de milice locale pour protéger leurs biens et leur honneur face aux irréguliers turcs et à l’armée régulière de Kemal. Le Grec anatolien fait donc preuve de forts sentiments patriotiques. Jeunes et vieux, pauvres et riches s’exercent. Répartir le sacrifice uniquement sur un seul côté est insupportable, tandis que de l’autre côté règnent la paresse et la parlote patriotique”.

Récits de Grecs refugiés d’Asie mineure. Centre d’études KMS, Athènes, 2020

C’est pour cela que le soldat de la vieille Grèce, sous les drapeaux depuis 10 ans se révolte parce qu’il en a assez. À juste titre donc il ne s’intéresse plus à la cause, il ne voit que l’horizon de sa démobilisation. L’Anatolie intérieure vient aujourd’hui de reprendre la lutte par ses propres moyens physiques et matériels. Le réveil s’est accompli, le narghilé est enfin délaissé au profit du fusil et de la défense, car ils ne veulent plus se soumettre au Turc” (lettre d’un soldat anonyme écrite en 1922, archives ELIA).

Les faits de tous les jours témoignent désormais du malaise qui s’installe entre la troupe et les Grecs locaux, ceci autant via les témoignages ou les réflexions à caractère prétendument politique, exprimant en réalité des stéréotypes bien ancrés, telle le prétendu “orientalisme” des Grecs d’Asie mineure… leur “paresse”, le narghilé, termes de surcroît issus de logiques d’altérité plus profondes.

Smyrne incendiée par les Turcs. Septembre 1922

En guise de conclusion, nous pourrions présumer que les textes du front renvoient à un recadrage de cette altérité intra-grecque, constitutive in fine de la Grèce contemporaine, telle qu’elle a pu se reconstruire dans les représentations au moins depuis 1922. L’union “difficile” entre la première (Vieille) Grèce, et la patrie meurtrie des Mikrasiátes, aurait en fin de compte engendré cette autre Hellade, bien renouvelée par l’arrivée mouvementée en Grèce d’un million et demi de réfugiés grecs ayant fui les massacres.

Ainsi, à la lumière des “petites histoires” émanant des écrits personnels durant la période que nous avons évoquée ici, il conviendra alors que de prolonger ou pas, certaines des affirmations toutes issues de la “grande histoire” de la Grèce…

Restons donc comme certaines âmes, en contemplation devant l’histoire, en passant par la curiosité pour toutes ses parties, toutes ses particularités.

Certaines âmes… Mimi de GreekCity (2004-2024)

* Photo de couverture: Grecs refugiés d’Asie mineure. Volos en Thessalie, années 1920



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