La fin de la feta
Il était une fois un beau petit pays fraîchement visitable, celui que l’on découvrait alors volontiers, y compris à travers sa traditionnelle feta.
Troupeau dans les Cyclades, années 2010
Par ailleurs, des montagnes de l’Épire et jusqu’aux Cyclades… des fausses promesses et en passant par la Thessalie, les flâneurs privilégiés de jadis faisaient entre autres découvertes mémorielles, l’état des lieux de ce que le pays était alors “acté” sur le terrain, pour ce qui tient par exemple au nombre de moutons et de chèvres que l’on comptait à l’époque par millions. Dont leurs représentations artistiques antiques dans les musées archéologiques, parmi nos autres exemplaires… surannés de Diane et d’Apollon.
Représentation artistique antique. Grèce des Musées, années 2020
Pour preuve et pour commencer, tout au long de l’axe de l’autoroute d’Egnatía qui relie l’Épire au nord-ouest grec en face de l’Italie, à la région de la Thrace sur la frontière avec la Turquie, mais également en Grèce centrale et méridionale, la désolation se propage comme une maladie contagieuse. Les villages meurent et les petites villes subissent progressivement le même sort.
Déjà en 1995, dans l’une des scènes les plus emblématiques du cinéma grec contemporain, tirée du film “Le Regard d’Ulysse” de Théodoros Angelópoulos, Thanássis Véggos ce grand acteur grec s’adresse à Harvey Keitel et lui décrit, dans un monologue saisissant, le véritable tableau du pays. “La Grèce se meurt, nous mourons en tant que peuple. La boucle est bouclée. Je ne sais combien de milliers d’années encore, parmi les pierres brisées et les statues, nous mourrons”, confie Thanássis Véggos, la voix brisée. “Mais si la Grèce doit mourir, qu’elle meure vite. Car l’agonie est longue et alors béante”.
La feta dans la cuisine grecque. Années 2020
Accessoirement, c’est très exactement cette Grèce que je fais découvrir aux rares et néanmoins voyageurs circonspects, via mon concept de Grèce Autrement. En Épire, en Thessalie qui est ma région et en Macédoine grecque, de préférence.
Sauf qu’il a encore une dizaine d’années, nous visitions ces villages encore quelque peu habités, ces mêmes terres quelque part cultivées, ces caprins qui traversaient les vieilles départementales ou sinon les pistes non goudronnées. Désormais, je fais découvrir un beau pays vide, aux lieux de mémoire délaissés, aux champs de bataille oubliés et aux héros destitués.
Région de Zagóri en Épire. 2025
Tout au long donc de l’axe d’Egnatía, de la Thrace à l’Épire, mais aussi en Grèce centrale, en Thessalie et en Grèce méridionale, la désolation se propage comme une maladie contagieuse ; les villages meurent et les petites villes l’une après l’autre, subissent le même sort. L’État se désengage progressivement de tous les services publics, les secteurs agricole et d’élevage sombrent dans un tourbillon de scandales, d’épizooties manipulées par le pouvoir central et d’indifférence car la mise à mort du secteur primaire est programmée et même exécutée sous nos yeux. Pendant ce temps, les investissements touristiques comme de “new Age” climatiste préoccupent davantage Athènes que le maintien de l’économie locale.
Fromage grec de jadis. Années 1960
Ce déclin démographique n’est pas un phénomène naturel ; il est dû à l’inaction organisée de toute part. “La 7e brigade qui stationnait en ces lieux a été dissoute, la formation des nouvelles recrues a été interrompue, l’agence locale de la banque nationale a été déclassée depuis décembre dernier et, parmi les trois agences de la Poste qui ferment dans le département, deux se trouvent dans la commune de Souflí””, souligne M. Kalakíkos.
“Il ne s’agit pas de simples changements administratifs, mais d’un coup dur porté au quotidien des citoyens et à l’économie locale. Nous n’avons plus de services publics car l’Assistance Publique, les tribunaux, le service des impôts ont tous fermé leurs portes. Les services ferment constamment, le centre de santé est en sous-effectif permanent, l’État n’a plus de crédits pour soigner les citoyens et ces derniers sont contraints de parcourir entre 65 et 100 kilomètres, à leurs frais, pour se rendre à Alexandroupoli ou à Orestiáda”, ajoute le maire de Souflí, qui insiste sur le fait que “cette soi-disant transformation numérique du pays est une véritable punition pour nous”.
La neige en montagne, économie du tourisme. Thessalie, janvier 2026
“Si quelqu’un venait parler aux habitants, il comprendrait leur amertume, leur déception et leur juste indignation d’être désormais livrés à eux-mêmes. Ils doivent se battre seuls pour survivre dans cette région et préserver leurs biens et leurs vies”, déplore M. Kalakíkos.
La neige en montagne. Thessalie, janvier 2026
Et la population, la vraie, alors elle décline. Les récentes données démographiques diffusées par le Département d’aménagement du territoire de l’Université de Thessalonique, sous la direction du professeur Nikólas Karanikólas, sont particulièrement préoccupantes, notamment pour ce qui est de l’avenir de la région, des agglomérations et des nombreux villages et villes de Grèce. Comme le rapporte Thomas Kalésis de parallaximag, “le vieillissement de la population qui atteint 22,8 % en Grèce, est particulièrement préoccupant. Autrement dit, environ un quart de la population grecque a plus de 65 ans”.
D’après ces données, les villes de la Macédoine grecque comme Serrès ou Grevená affichent ainsi les pourcentages de personnes âgées les plus élevés du pays, dépassant le 30%. La région grecque de la Macédoine centrale a perdu près de 100.000 habitants au cours des quinze dernières années, soit 5 % de sa population totale.
La neige en montagne, économie du tourisme. Thessalie, janvier 2026
Dans le même ordre d’idées achevées, les villages d’Épire se vident : le taux de mortalité est bien supérieur au taux de natalité. La population permanente d’Épire était de 350.000 habitants en baisse par rapport à 1991. Cependant, comme le rapporte Vásso Skouliá d’Epiruspost, toujours de la presse locale, “la chute la plus importante a eu lieu lors du dernier recensement, réalisé pour la première fois en ligne en pleine crise de COVID, entre 2021 et 2022. L’Épire a encore perdu la population équivalente à celle d’une une petite ville, et il est à noter que la population a diminué dans 17 des 18 municipalités. Ioannina la capitale fait seulement exception, avec une bien légère augmentation”.
La célèbre région de Zagóri, 2025
En face de Zagóri, près de la frontière avec l’Albanie, le recensement de 2021 fait état de 6.800 habitants pour les villages de la municipalité de Pogóni, soit environ 3.000 de moins que lors du recensement précédent. Les villages limitrophes sont tous vides, certains dans la zone d’Ano Pogóni étant totalement déserts en hiver et même en été.
Petite fromagerie et son chat. En Épire, 2025
Plus au sud, dans le Péloponnèse si prisé des touristes, en Achaïe plus précisément, la contrée de Patras, la désolation silencieuse de la région est plus qu’évidente. Des sommets de la bourgade de Kalávryta aux villages de plaine de l’Achaïe occidentale, le déclin démographique n’est plus une simple tendance, mais alors une crise profonde et silencieuse qui redessine le paysage rural. Toute une région riche d’histoire, d’atouts naturels et peuplée d’habitants profondément enracinés, risque de devenir à terme déserte, si aucun plan de soutien immédiat n’est mis en place.
Des villages autrefois animés sont aujourd’hui au bord de l’abandon. Les jeunes partent pour les centres urbains ou pour l’étranger, tandis que les habitants restants – principalement des personnes âgées – peinent à faire face au manque de services, d’emplois et d’infrastructures. De nombreux villages comptent moins de 30 habitants permanents, en grande majorité des personnes âgées. La vie économique se limite aux activités agricoles saisonnières ou au tourisme et encore, ce qui ne suffit pas à retenir les jeunes. Une fois de plus, la démographie n’est pas qu’une simple statistique. Il s’agit de savoir si la campagne survivra pour les générations futures. Et à notre humble avis, elle ne survivra pas.
La feta dans la cuisine grecque. Années 2020
La presse locale de Trikala en Thessalie rapporte à ce propos qu’entre 2024 et 2026, près d’un demi-million de brebis et de chèvres ont été… massacrées par les services de l’État, pour officiellement faire face aux épizooties. Par le même processus “zoocidaire” près de 2.500 fermes d’élevage ont été rayées de la carte à travers toute la Grèce. Durant la mobilisation du monde agricole entre mi-décembre dernier et mi-janvier de cette nouvelle année, et qui n’a rien apporté aux paysans car ils sont rentrés chez eux bredouilles, un éleveur de la région grecque de Macédoine s’est suicidé, après avoir assisté à la mise à mort de l’ensemble de son troupeau. Et il n’est pas le seul à “agir” de la sorte.
La neige en montagne. Thessalie, janvier 2026
La même presse locale de Trikala, rapporte aussi en cette fin janvier 2026, que Dimítris Kourétas serait en mesure de créer un nouveau parti politique, celui du monde paysan, des agriculteurs et des éleveurs… c’est pour dire. Les journaux de Tríkala, regrettent sinon la perte totale de l’autarcie du monde agricole thessalien et plus particulièrement des ruraux de Trikala.
“À Trikala, en Thessalie, dans le bassin versant du mont Kóziakas et entre les villages de la contrée, se trouvent des canaux aux eaux douces. Ces canaux ont été créés principalement par des sources naturelles que les agriculteurs ont progressivement ouvertes en y canalisant les eaux de pluie et artésiennes. Cette petite zone humide draine les eaux de la région, rendant les terres cultivables”.
La neige en montagne, économie du tourisme. Thessalie, janvier 2026
“Outre l’autosuffisance économique et alimentaire que leur procuraient les animaux, le fumier servait d’engrais pour les potagers. Les restes des récoltes vendus au marché, permettaient de nourrir le bétail. Ils conservaient et échangeaient également des semences locales, garantissant ainsi une grande variété de saveurs. Pâturages, jardins et cultures dont blé, orge, maïs, trèfle, alternaient les périodes de culture, préservant la fertilité et la santé des terres. Le bois des haies naturelles leur permettait de chauffer leurs maisons en hiver, tandis que la plupart cultivaient également une petite vigne pour accompagner les joies et les peines de la vie”.
“Sauf qu’à la fin des années 1970 et au début des années 1980, la dite… croissance verte a envahi l’économie rurale, avec pour principe dominant la subordination de l’environnement et des agriculteurs à l’intensification de la production et au mythe de la croissance continue. Les monocultures de pastèques, de tabac, de maïs et surtout de coton ont rasé chaque parcelle de terre. Les arbres étaient abattus, les brise-vent détruits, le tracteur pulvérisait des herbicides, suivis d’engrais chimiques, puis de semences hybrides. Par la suite, on procède à de nouvelles pulvérisations d’herbicides et d’insecticides contre les insectes désignés comme nuisibles”.
Agriculteurs en colère. Thessalie, janvier 2026
La boucle est ainsi comme on dit bouclée. Les tracteurs ont quitté les autoroutes qu’ils étaient censés bloquer, les jeunes préfèrent travailler aux nombreux cafés qui depuis quelques années ouvrent par centaines… sous l’impulsion “entrepreneuriale” de la mafia albanaise et thessalienne, tandis que les députés de la majorité et pas seulement eux, sont mêlés aux scandales diachroniques comme autant récents, quand ils bénéficient d’une manne d’argent qui leur est destinée depuis Bruxelles et depuis Athènes, sous couvert d’activités “entrepreneuriales” à cercle fermé, mais surtout ouvertes à tous les trafics.
Dans notre région à Trikala, la féta entre temps produite, elle serait issue en partie de lait importé depuis les Balkans ou depuis la Turquie, lait… baptisé grec par la suite, car la mise à mort de tant d’animaux, brebis et chèvres en Grèce serait normalement synonyme de… fin de la feta.
Aux vieux cimetières des villages de l’Épire, 2025
Et aux vieux cimetières des villages de l’Épire, seules les photos des femmes vaillantes de jadis entourées de leurs troupeaux, rappellent encore aux visiteurs ce que ce vieux pays de Zagóri avait alors été, il y a encore seulement 50 ans. Sauf que nos touristes n’y voient rien de tel, ils sont là pour consommer l’espace et pour grignoter le temps qui leur reste.
Il était certes… une fois un beau petit pays visitable, celui que l’on découvre alors désormais volontiers sous le signe de la mort, la sienne.
Bienvenue à la Grèce Autrement… à tombeau ouvert, rien que pour les rares voyageurs encore réellement existants… dans un cosmos alors vain car dépourvu justement de cosmétique, au sens premier et grec du terme.
Derrière les vitres brisées des boucheries. Tríkala, janvier 2026
* Photo de couverture: Fromage grec de jadis. Années 1960