Loin du monde


Il était une fois un pays grec montagneux bien rude, complétement dépourvu de routes et cependant peuplé et fier de son histoire.

Nafpaktía des montagnes, juin 2026

De nos jours et par une route… suffisamment goudronnée, pour atteindre son cœur même depuis la ville de Naupacte au petit port pittoresque, il faut s’attendre à près de deux heures de parcours pour une distance alors de cinquante kilomètres.

Cette région que l’on nomme sinon “Nafpaktía des montagnes” à plus de 1.000 mètres d’altitude, demeure toujours “difficile” dans toute sa beauté. Áno Khóra, le chef-lieu de la contrée est un village bâti à 1.060 mètres d’altitude à l’extrémité ouest des monts Vardoússia, sur les pentes de la colline de Kerasovoúni, littéralement “la montagne des cerisiers”.

Áno Khóra, juin 2026

Autrefois appelé Megáli Lobotiná, le bourg a pris son nom actuel en 1930. Áno Khóra était le principal village de cette région montagneuse, son centre administratif et spirituel majeur.

Durant la période de domination ottomane, la seule école organisée par les Grecs en cette région montagneuse de Nafpaktía était justement située à Áno Khóra et elle était connue sous le nom d’École de Lobotiná.

Enfants de jadis à Áno Khóra

Durant longtemps, la contrée était placée sous la protection des Kanaví, une ancienne et riche famille byzantine qui devint par la suite celle des grands propriétaires de domaines, y compris pendant la période ottomane, quand les Turcs ne s’y aventuraient guère trop souvent dans cette région que l’on nommait également Krávara.

Héros du passé. Nafpaktía des montagnes, juin 2026

Au moment de la Guerre d’Indépendance grecque, le village fut libéré des Turcs à deux reprises et ainsi respectivement par deux batailles, en 1822 sous le chef de guerre Geórgios Karaiskákis et en 1828 grâce à Kítsos Tzavélas.

Café fermé. Áno Khóra, juin 2026

Cette deuxième fois sous le régime du plus grand homme politique qu’a connu la Grèce contemporaine, Ioánnis Kapodístrias, quand les troupes assiégées turques et albanaises avaient investi Megáli Lobotiná durant cinquante jours avant de quitter la contrée de Krávara une fois pour toutes.

Il faut préciser qu’en grec moderne, l’expression actuellement un peu vieillotte: “s’aventurer jusqu’à Krávara” signifie que l’on atteint en quelque sorte la fin du monde accessible… ceci notons-le, dans un pays dominé à 70% par la montagne qu’est la Grèce.

Maison fermée. Áno Khóra, juin 2026

Áno Khóra déjà est pour ainsi dire “un village d’un autre temps”, comme on se le répète d’ailleurs volontiers sur place entre rares habitants.

En ces lieux, au milieu de sept chaînes de montagnes, d’innombrables sommets et de milliers d’arbres, l’image que l’on désigne comme authentique demeure celle “de la campagne grecque qui perdure”. Cette image idyllique n’est pourtant que de façade.

Maison oubliée. Áno Khóra, juin 2026

Certes, Áno Khóra dispose d’infrastructures touristiques pour de visiteurs essentiellement grecs et cependant, la région environnante avec son accès laborieux et ses petits villages proches si peu peuplés aux nombreux hôtels abandonnés depuis les années de la crise, semble effectivement être figée dans le temps… mort.

Vie oubliée. Áno Khóra, juin 2026

Les gérants des hôtels et des appartements proposés en location précisent dès la réservation que pour les vivres, le tabac et le carburant, il faut faire son plein à Naupacte avant l’arrivée car il n’y a à Áno Khóra qu’un seul café, une seule taverne et une seule petite épicerie de taille… confidentielle et qui n’est pas toujours ouverte, ajoutent-ils.

Une seule taverne. Áno Khóra, juin 2026

Sauf en août, quand le village reçoit pour un temps alors bien bref ses enfants ayant migré vers les grandes villes grecques, voire vers les Etats-Unis, l’Argentine ou l’Allemagne. Et encore.

Sur la place centrale du village et pour commencer on y découvre le légendaire Karnávalos, nom donné à l’ancien bus qui assurait la liaison entre Naupacte et Áno Khóra, repeint et astiqué, renforçant ainsi toute cette atmosphère nostalgique.

Le légendaire Karnávalos, années 1970

Ce vaillant véhicule a effectué son dernier trajet en 1983, après près de 30 ans de service quotidien sur les routes escarpées du réseau montagneux, longtemps non-goudronnées de la région.

Durant de nombreux siècles, les sentiers, la marche à pied et les animaux assuraient toute liaison potentiellement possible, du temps par exemple où le bourg d’Áno Khóra était peuplé par plus de mille habitants… contre moins d’une vingtaine actuellement.

Le légendaire Karnávalos, années 1960

Chemin faisant, il fallait deux à trois journées et même nuits… complètes pour se rendre à Naupacte et revenir au village, ceci par un réseau fait de sentiers ardus, où les pentes de plus de 25% de dénivelé étaient de fait… interdites, étant donné que les animaux souvent chargés d’environ 100 kilos n’arrivaient pas à monter.

C’est ainsi que l’arrivée de la… route et des Karnávalos, car en réalité tel fut le nom générique que les habitants ont donné à tous ces premiers bus, leur si grande apparition avait été fêtée comme un événement historique à l’échelle locale.

Habitans de jadis.à Áno Khóra, années 1960

Souvent par mauvais temps, ces engins qui furent en réalité des camions à deux essieux moteurs aménagés pour l’occasion, s’embourbaient pourtant dans la boue faisant descendre leurs passagers lors des franchissements devenus de la sorte trop périlleux.

Et par ces conditions, le voyage entre Naupacte et Áno Khóra durait près de six heures, voire davantage. Car il s’agissait d’un véritable voyage inévitable pour les hommes dans leur quotidien ou même sur le point de migrer vers d’autres horizons, pour les femmes et les enfants, pour certains des animaux et même pour les trépassés… dont les cercueils revenaient au pays natal arrimés sur le toit de ce type de cars. Toute une vie en somme… et cala jusqu’au bout.

Toute une vie… Cimetière à Áno Khóra, juin 2026

Toute une vie… en réalité sans suite. La presse électronique issue des grands quotidiens du pays, celle même supposée se spécialiser dans les escapades, évoque à répétition les truismes à la mode.

C’est l’ambiance rétro et la nostalgie qu’y règnent sur place, quand on se dit que tout semble sortir directement d’un film grec des années 1960, tandis que la route vers ces villages impressionnera le visiteur par la beauté des paysages naturels”.

À la rencontre des habitants à Áno Khóra, juin 2026

Euphémismes et alors foutaises pour Athéniens sûrement acculturés. Hormis les paysages, il s’agit d’une Grèce alors morte, à vrai dire assassinée après 70 ans de politique volontairement néfaste pour l’avenir du pays en tant qu’entité hellénique, suffisamment viable et potentiellement autonome.

À la rencontre des habitants à Áno Khóra, juin 2026

Et d’abord comme ailleurs, ce sont nos campagnes qu’elles ont été assassinées, la montagne dans un premier temps et actuellement alors partout, y compris dans nos grandes plaines de Thessalie et de Macédoine.

Car, pour vraiment aller à la rencontre des habitants à Áno Khóra comme dans toute cette contrée, il faut se rendre aux cimetières de la région et des villages, recenser les tombes généralement familiales, examiner les photos des morts par générations alors entières, y découvrir leurs tanches de vie ou plutôt les deviner, faire ainsi… l’inventaire des arts et des métiers comme on dit.

Maison oubliée. Áno Khóra, juin 2026

En quelque sorte et en ce pays grec actuel, ce sont nos morts qui mènent la danse en lieu et place des vivants, ou plus exactement des derniers survivants.

Il n’y a plus d’habitants, plus de popes, les dernières écoles ont fermé définitivement il y a près de trente ans, il n’y a pratiquement plus d’animaux d’élevage hormis quelques dizaines de chèvres, plus de commerces, plus d’administration.

Hormis quelques chèvres. Nafpaktía des montagnes, juin 2026

Cela… notons-le pourtant, à l’exception peut-être de trois à quatre couples d’apiculteurs et encore. Sinon, des loups, des sangliers, des chevreuils, des cerfs et des lynx vivent toujours dans les forêts de la région, ainsi qu’un couple d’ours bruns lequel y a également été aperçu aux dires des habitants.

Le visiteur “en escapade” remarquera sans quoi la beauté du paysage, les maisons en ruines qui sont souvent à vendre et même le local d’ailleurs fermé des “Amis du chanteur populaire Stélios Kazantzídis”, sans oublier la cuisine régionale de la seule taverne ouverte.

Amis de Stélios Kazantzídis. Áno Khóra, juin 2026

Il remarquera enfin à peine, les monuments dédiés aux nombreux morts pour la Patrie mais c’était comme on sait durant les deux derniers siècles, avant l’ultime “modernisation” mortellement ravageuse de la Grèce.

Rappelons à l’occasion que Stélios Kazantzídis avait surtout si merveilleusement chanté la douleur des enfants du pays ayant migré vers les Etats-Unis, l’Australie ou l’Allemagne entre les années 1950 et 1970 et parmi ces derniers, certains étaient revenus au village pour finir leurs jours.

Aux rares cafés à l’ancienne. Nafpaktía des montagnes, juin 2026

D’où cette amicale à Áno Khóra, sauf que ces derniers des derniers… ils ont fini par ne plus être de ce monde. Ce qui explique alors la fermeture quasi-permanente du local.

Ensuite, par la force des choses fatales, les rares cafés à l’ancienne encore en courte activité estivale, deviennent à leur tour des musées, tant les objets et surtout les photographies qui décorent leurs murs témoignent sinon du passé et de rien d’autre.

Au café tenu par Koúla. Nafpaktía des montagnes, juin 2026

Dans un village situé non loin de Áno Khóra, un tel café est encore tenu par Koúla, une très vieille femme qui ouvre alors son établissement de juin à octobre. Nous y avons bu notre café grec, gouté à ses fruits confits qu’elle avait préparés, pour discuter avec le seul client du moment… car désormais seul habitant de toute une moitié du village.

Ce client, un vieil homme qu’y buvait d’ailleurs son… Coca-Cola, nous a raconté à l’occasion combien son village était encore habité il y a une quarantaine d’années et autant, combien lui-même y faisait avec succès son commerce de fruits et de légumes au moyen de sa petite camionnette.

Les chats des lieux. Nafpaktía des montagnes, juin 2026

Naturellement, nous avons nourri les chats des lieux ainsi que notre triste curiosité d’historien du temps présent, ou plutôt parti. Vieux pays d’un monde sans doute suranné.

Avant de reprendre la route du retour et le traversier vers le Péloponnèse tout en évitant le pont car trop cher pour nous, nous avons salué ce beau pays… si admirablement habité par ses fantômes.

Le traversier vers le Péloponnèse. Juin, 2026

“La Grèce Fantôme” en quelque sorte, et qui fut comme par hasard le titre choisi pour mon livre sur la crise grecque, publié en France en 2013, il y a de cela déjà treize ans.

À Áno Khóra justement et pour évoquer… nos fantômes, sur l’emplacement du vieux cimetière, nous avons distingué la tombe de Stávros Papapánou, étudiant à la faculté de Droit, enfant du village de jadis, né en 1889 et décédé à Athènes en 1911. Paix à son âme, même si sa tombe semble être laissée à l’abandon.

La tombe de Stávros Papapánou. Áno Khóra, juin 2026

Et pour ce qui est des vivants, Koúla du café ainsi qu’Antónis de la taverne, ils ont été bien unanimes : “Revenez dès que vous le pouvez… tant que nous sommes encore de la partie… et de la Patrie”.

Il était certes une fois un pays grec montagneux et rude, ayant pendant si longtemps résisté aux envahisseurs, aux éléments… ainsi qu’aux escapades. Toute une histoire.

Chat des lieux. Áno Khóra, juin 2026

* Photo de couverture: Le légendaire Karnávalos, Áno Khóra, juin 2026



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