In memoriam


Eléni, notre vieille voisine au village thessalien a quitté ce bas monde en août dernier. Celle que tout le monde appelait de son diminutif, Nítsa, appartenait vaillamment à la dernière génération des ainés, de ceux encore nés dans les années 1930, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.

La solidarité organique villageoise. Thessalie, années 1960

Nítsa a vu le jour en 1935 mais contrairement à mon père décédé en 2025 lequel avait pratiquement le même âge car il était né en 1934, elle n’avait jamais fréquenté l’école. Elle ne savait pas lire, elle signait de ce fait d’une croix pour parapher si besoin les rares documents qu’on lui présentait, de même que lorsqu’elle se déplaçait jusqu’au bureau de vote naturellement assistée par ses proches. D’ailleurs elle votait rarement.

Elle et son mari Thanássis qui n’est plus de ce monde depuis près de dix ans, ils ont toujours été bergers et on se souviendra de leurs moutons et autres brebis, conduits jusqu’à leur maison ou plus exactement jusqu’à l’étable qui lui était mitoyen.

La maison de Nítsa. Thessalie, août 2026

Leur maison est d’ailleurs bien modeste sans agrandissements ni transformations durant toutes ces décennies, à l’exception faite de l’installation d’un climatiseur, ce dernier a toutefois cessé de fonctionner après le décès de Thanássis, emporté par un cancer en moins d’un an.

Leur jeunesse à peine vécue, correspondait en somme à cette dernière époque où la solidarité organique villageoise a permis la construction de nombreuses maisons vers la fin des années 1950, ainsi que la réparation de l’église dédiée à Saint Georges, le saint protecteur du village. Ceci, car son édifice avait été endommagé par un obus tiré par la Wehrmacht durant l’Occupation depuis la forteresse Byzantine de la ville de Tríkala, située à 7 kilomètres du village.

La Kommandantur à Tríkala, photographie prise vers 1944

Au sujet de la Wehrmacht à Tríkala, notons qu’elle avait occupé le bâtiment historique de la Banque Agricole pour y installer sa Kommandantur, comme le témoigne cette photographie issue des sites spécialisés, prise vers 1944. On y découvre à l’occasion des militaires allemands ainsi qu’une jeune femme Trikalióte d’alors, discutant devant “leur” bâtiment.

Pour la petite… nouvelle histoire, l’édifice abrite désormais une agence de la Banque du Pirée, car voilà que depuis la liquidation contrainte de la vieille Banque Agricole exigée sous le régime de la Troïka, à savoir, la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI), elle-même imposée au pays en mai 2010, la banque historique du monde rural grec a été “offerte” à Banque du Pirée.

Même édifice, agence de la Banque du Pirée. Tríkala, août 2026

Notons que la banque Agricole avait été fondée en 1929 dans le but de renforcer le crédit agricole et les coopératives en Grèce sauf qu’en juillet 2012, tandis que sa licence d’exploitation lui a été révoquée soudainement, ses dépôts, ainsi que ses actifs sains de près de 10 milliards d’euros, ont été “transférés” à la Banque du Pirée pour la… modique somme de l’acquisition… s’élevant à seulement 95 millions d’euros.

La mort provoquée de la Banque Agricole demeure depuis une histoire bancaire trouble et pleine de zones d’ombre. Tous les engagements des politiciens d’alors comme de toujours quant à son maintien, n’ont jamais été respectés. Pourtant, cette banque fondée dans le but de financer le développement du secteur primaire appartient à l’histoire constructive du pays, car sans cette institution financière, l’agriculture grecque n’aurait jamais pu connaître les progrès considérables des décennies suivantes.

Tríkala, ville de cafés et de restaurants, août 2026

C’est peut-être pour cette raison que BlackRock ayant réalisé un audit diagnostique des portefeuilles de prêts des banques grecques à l’époque, elle aurait constaté que la Banque Agricole était bien en meilleure santé financière que la plupart des banques commerciales mais malheureusement, les conclusions de cet audit demeurent visiblement secrètes à ce jour.

Nítsa et son mari ont figuré parmi les bénéficiaires des actions concrètes de la Banque Agricole, quant au maintien de leur petite exploitation d’élevage et quant à leurs maigres cultures fourragères. Une situation qui a perduré pratiquement jusqu’aux temps derniers du dit… approfondissement de la PAC, la politique agricole… dite commune.

Tríkala, cité toute faite pour les oisifs. Août 2026

Nous nous souvenons d’ailleurs du goût qu’avait le fromage de brebis au village, la fameuse feta de Nítsa ou celle de mes tantes, goût ainsi perdu à jamais. Et il n’y a plus de feta locale faite au village depuis près de trente ans. La terre cultivable le demeure désormais seulement à 50% tandis que 90% des troupeaux ont été… exécutés par les gouvernants ces cinq dernières années et cela sous de divers prétextes.

Depuis des années déjà, Tríkala c’est une ville de cafés et de restaurants, cité toute faite pour les fonctionnaires, les oisifs, les retraités, les touristes essentiellement grecs ainsi que pour les bénéficiaires de la manne financière que les gouvernants locaux, régionaux et nationaux distribuent à la clique suiviste, composée de tant de parasites. Il s’agit tout de même du tiers de la population du pays mourant grec.

Devant la demeure de mon ancien ami Spýros. Tríkala, août 2026

La ville n’est pourtant pas encore totalement transformée. Ce qui a existé par exemple durant nos années d’enfance et d’adolescence subsiste encore de manière elliptique, c’est-à-dire furtive dans un sens bien grec du terme. Ainsi, devant la demeure de mon ancien ami Spýros, on y découvre les incontournables cartons aménagés pour son matou, pour toute une lignée de matous en réalité. C’est comme on dit… encore toléré par la loi et par la crise.

Nítsa nourrissait à son tour tant de chats ce qui n’était pas toujours du gout de certaines femmes du voisinage. Elle percevait toutefois une petite retraite agricole d’environ 400 euros par mois. Ceux de la paroisse de Saint Georges au village, lui apportaient des aliments, tout comme ses vêtements. Elle était de temps à autre assistée par ses petits-enfants ; sauf que leurs relations n’ont jamais été bien commodes.

Car il faut préciser que le fils ainé de Nítsa est décédé d’un arrêt cardiaque il y a plus de dix ans, tandis que son cadet est mort en milieu carcéral, il s’agissait peut-être d’un suicide… “assisté”. Parmi ses petits-enfants, l’une des filles est décédée dans les années 2010… suite à un cancer fulgurant.

Vie locale… à l’occasion de la Pâque orthodoxe grecque. Thessalie, années 1960

Nítsa était alors de nature, dure et peu commode. Elle avait déjà tant bien que mal encadré les excès ritualisés des petits, garçons et filles au village dans les années 1960 et 1970.

Comme sur cette photo d’époque où à l’occasion de la cuisson maison et à la broche de l’agneau de la Pâque orthodoxe grecque, les jeunes d’alors expérimentent leurs première… ou peut-être déjà, deuxième cigarette. Les… enfants qu’y figurent ont actuellement pratiquement atteint l’âge des 70 ans et certains parmi eux d’ailleurs, ne sont plus.

Les derniers rassemblements du vrai village. Thessalie vers 1970

Nítsa avait autant connu les derniers rassemblements du vrai village au temps de son apogée démographique, bien avant le déclin du temps présent. Son fils ainé avait sinon fait partie des jeunes ayant formé l’équipe de football du village dans les années 1970. Elle en était si fière paraît-il.

Ces dernières années elle vivait enfermée chez elle, sous le chandelier toujours allumé devant l’iconostase de sa chambre, illuminant à l’occasion les photographies de ceux de sa famille, tous passés de l’autre côté du théâtre de la vie sur terre.

Elle avait été hospitalisée déjà en juillet dernier car son hématocrite avait chuté. Elle avait confié toutes ses économies à ses petites-filles, à savoir près de deux mille euros en liquide car elle ne faisait pas confiance aux banques… hormis sans doute la Banque Agricole durant son bon vieux temps.

L’équipe de football du village dans les années 1970

Puis, elle a signé d’une croix pour prendre sur elle la responsabilité de pouvoir quitter l’hôpital contre l’avis des praticiens qui la traitaient. Elle a même renvoyé ses petites filles, les menaçant et leur lançant à l’occasion tout un sort : “Vous pourrirez de maladie et vous brûlerez en Enfer”. Voilà pour ces propos rapportés et de ce fait, à jamais invérifiables.

Elle a été hospitalisée d’urgence quelques jours précédant le 15 août. Encore une chute de son hématocrite. Mes cousines du voisinage avaient alerté l’hôpital de Tríkala pour qu’une ambulance soit dépêchée sur place.

Hospitalisée, elle a de nouveau renvoyé ses petites filles qui se sont rendues sur place. Cette fois-ci, elle a voulu garder ses économies sur elle… la fameuse somme, ses deux mille euros.

Elle est décédée seule à l’hôpital. Durant trois jours, ceux de l’administration recherchait ses proches pour rendre le corps. Contactée à ce propos, c’est une femme du voisinage qui a donné… l’alerte. Le corps fut rendu… sans les économies de la vieille Nítsa, visiblement “récupérées à titre exceptionnel” par les préparateurs de l’hôpital ou par ceux qui rôdent alors autour ; autres patients ou sinon leurs proches sans oublier les gitans omniprésents en ces lieux.

Le faire part de son décès publié dans la presse locale de Tríkala, août 2026

Nítsa, redevenue Eléni pour l’occasion de la fin, la sienne, elle a eu droit aux obsèques qu’elle méritait. Ses petits enfants étaient de la partie, ce qu’il reste des neveux et des nièces également, ainsi que nous tous du voisinage. Le faire part de son décès avait été d’ailleurs publié dans la presse locale comme il se doit en pareilles circonstances.

Celle que tout le monde appelait de son diminutif Nítsa et qui appartenait à la dernière génération des ainés encore nés dans les années 1930 à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, n’est plus de ce monde.

Tout comme le pays grec qu’elle incarnait, ses troupeaux, ses terres cultivées, ses villages emplis d’enfants et d’espoir.

Le tracteur vieux de 50 ans appartenant à mon couin. Thessalie, août 2026

Tout n’est pourtant pas perdu. Au lendemain de l’enterrement de Nítsa, mon cousin a remis en route son tracteur vieux de 50 ans et qui fonctionne toujours et de son potager, il nous a offert de ses poivrons.

Déjà fin août à Tríkala… seuls les matous fréquentent les tavernes plutôt vides, quand on y prépare soi-disant, la rentrée des classes pour le 11 du mois. Sauf que par le terrible manque d’enfants, sept écoles maternelles et trois écoles primaires ont été supprimées rien qu’en ville.

Mon cousin, nous a offert de ses poivrons. Thessalie, août 2026

Et dire que du temps où Nítsa n’a pas été scolarisée, l’école primaire de notre village comptait plus d’une centaine d’élèves.

Le pays grec… et son hématocrite ayant alors chuté à mort. Paix à son âme.

Matou de la ville. Tríkala, août 2026

* Photo de couverture: Nítsa, son mari et leurs moutons. Thessalie, années 1980



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