In memoriam
Eléni, notre vieille voisine au village thessalien a quitté ce bas monde en août dernier. Celle que tout le monde appelait de son diminutif, Nítsa, appartenait vaillamment à la dernière génération des ainés, de ceux encore nés dans les années 1930, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale.
La solidarité organique villageoise. Thessalie, années 1960
Elle et son mari Thanássis qui n’est plus de ce monde depuis près de dix ans, ils ont toujours été bergers et on se souviendra de leurs moutons et autres brebis, conduits jusqu’à leur maison ou plus exactement jusqu’à l’étable qui lui était mitoyen.
La maison de Nítsa. Thessalie, août 2026
Leur jeunesse à peine vécue, correspondait en somme à cette dernière époque où la solidarité organique villageoise a permis la construction de nombreuses maisons vers la fin des années 1950, ainsi que la réparation de l’église dédiée à Saint Georges, le saint protecteur du village. Ceci, car son édifice avait été endommagé par un obus tiré par la Wehrmacht durant l’Occupation depuis la forteresse Byzantine de la ville de Tríkala, située à 7 kilomètres du village.
La Kommandantur à Tríkala, photographie prise vers 1944
Pour la petite… nouvelle histoire, l’édifice abrite désormais une agence de la Banque du Pirée, car voilà que depuis la liquidation contrainte de la vieille Banque Agricole exigée sous le régime de la Troïka, à savoir, la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI), elle-même imposée au pays en mai 2010, la banque historique du monde rural grec a été “offerte” à Banque du Pirée.
Même édifice, agence de la Banque du Pirée. Tríkala, août 2026
La mort provoquée de la Banque Agricole demeure depuis une histoire bancaire trouble et pleine de zones d’ombre. Tous les engagements des politiciens d’alors comme de toujours quant à son maintien, n’ont jamais été respectés. Pourtant, cette banque fondée dans le but de financer le développement du secteur primaire appartient à l’histoire constructive du pays, car sans cette institution financière, l’agriculture grecque n’aurait jamais pu connaître les progrès considérables des décennies suivantes.
Tríkala, ville de cafés et de restaurants, août 2026
Nítsa et son mari ont figuré parmi les bénéficiaires des actions concrètes de la Banque Agricole, quant au maintien de leur petite exploitation d’élevage et quant à leurs maigres cultures fourragères. Une situation qui a perduré pratiquement jusqu’aux temps derniers du dit… approfondissement de la PAC, la politique agricole… dite commune.
Tríkala, cité toute faite pour les oisifs. Août 2026
Depuis des années déjà, Tríkala c’est une ville de cafés et de restaurants, cité toute faite pour les fonctionnaires, les oisifs, les retraités, les touristes essentiellement grecs ainsi que pour les bénéficiaires de la manne financière que les gouvernants locaux, régionaux et nationaux distribuent à la clique suiviste, composée de tant de parasites. Il s’agit tout de même du tiers de la population du pays mourant grec.
Devant la demeure de mon ancien ami Spýros. Tríkala, août 2026
Nítsa nourrissait à son tour tant de chats ce qui n’était pas toujours du gout de certaines femmes du voisinage. Elle percevait toutefois une petite retraite agricole d’environ 400 euros par mois. Ceux de la paroisse de Saint Georges au village, lui apportaient des aliments, tout comme ses vêtements. Elle était de temps à autre assistée par ses petits-enfants ; sauf que leurs relations n’ont jamais été bien commodes.
Car il faut préciser que le fils ainé de Nítsa est décédé d’un arrêt cardiaque il y a plus de dix ans, tandis que son cadet est mort en milieu carcéral, il s’agissait peut-être d’un suicide… “assisté”. Parmi ses petits-enfants, l’une des filles est décédée dans les années 2010… suite à un cancer fulgurant.
Vie locale… à l’occasion de la Pâque orthodoxe grecque. Thessalie, années 1960
Comme sur cette photo d’époque où à l’occasion de la cuisson maison et à la broche de l’agneau de la Pâque orthodoxe grecque, les jeunes d’alors expérimentent leurs première… ou peut-être déjà, deuxième cigarette. Les… enfants qu’y figurent ont actuellement pratiquement atteint l’âge des 70 ans et certains parmi eux d’ailleurs, ne sont plus.
Les derniers rassemblements du vrai village. Thessalie vers 1970
Ces dernières années elle vivait enfermée chez elle, sous le chandelier toujours allumé devant l’iconostase de sa chambre, illuminant à l’occasion les photographies de ceux de sa famille, tous passés de l’autre côté du théâtre de la vie sur terre.
Elle avait été hospitalisée déjà en juillet dernier car son hématocrite avait chuté. Elle avait confié toutes ses économies à ses petites-filles, à savoir près de deux mille euros en liquide car elle ne faisait pas confiance aux banques… hormis sans doute la Banque Agricole durant son bon vieux temps.
L’équipe de football du village dans les années 1970
Elle a été hospitalisée d’urgence quelques jours précédant le 15 août. Encore une chute de son hématocrite. Mes cousines du voisinage avaient alerté l’hôpital de Tríkala pour qu’une ambulance soit dépêchée sur place.
Hospitalisée, elle a de nouveau renvoyé ses petites filles qui se sont rendues sur place. Cette fois-ci, elle a voulu garder ses économies sur elle… la fameuse somme, ses deux mille euros.
Elle est décédée seule à l’hôpital. Durant trois jours, ceux de l’administration recherchait ses proches pour rendre le corps. Contactée à ce propos, c’est une femme du voisinage qui a donné… l’alerte. Le corps fut rendu… sans les économies de la vieille Nítsa, visiblement “récupérées à titre exceptionnel” par les préparateurs de l’hôpital ou par ceux qui rôdent alors autour ; autres patients ou sinon leurs proches sans oublier les gitans omniprésents en ces lieux.
Le faire part de son décès publié dans la presse locale de Tríkala, août 2026
Celle que tout le monde appelait de son diminutif Nítsa et qui appartenait à la dernière génération des ainés encore nés dans les années 1930 à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, n’est plus de ce monde.
Tout comme le pays grec qu’elle incarnait, ses troupeaux, ses terres cultivées, ses villages emplis d’enfants et d’espoir.
Le tracteur vieux de 50 ans appartenant à mon couin. Thessalie, août 2026
Déjà fin août à Tríkala… seuls les matous fréquentent les tavernes plutôt vides, quand on y prépare soi-disant, la rentrée des classes pour le 11 du mois. Sauf que par le terrible manque d’enfants, sept écoles maternelles et trois écoles primaires ont été supprimées rien qu’en ville.
Mon cousin, nous a offert de ses poivrons. Thessalie, août 2026
Le pays grec… et son hématocrite ayant alors chuté à mort. Paix à son âme.
Matou de la ville. Tríkala, août 2026
* Photo de couverture: Nítsa, son mari et leurs moutons. Thessalie, années 1980