L'été grec en musique


Au soir de leur destinée, après avoir pratiquement tout oublié avant le grand silence ou… le grand vacarme, les peuples des vieilles nations retiendront peut-être encore pour un laps de temps les bribes de leur musique, de celle que l’on dit populaire.

Le village de Paleá Loutrá, presqu’ile de Méthana, 26 juillet 2026

Au cœur de l’été que l’on croit toujours grec, c’est alors sur la presqu’île volcanique de Méthana dans le Péloponnèse N-E, que les habitants, certains d’entre eux plus exactement, ont organisé une soirée musicale dédiée à la mémoire de Yórgos Bátis, une soirée consacrée au chant Rebétiko.

Il faut rappeler que le Rebétiko est ce genre musical populaire urbain de la Grèce contemporaine, né dans les années 1920 et désormais inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Historiquement, il trouve toute son émergence avec l’arrivée des réfugiés grecs d’Asie mineure, chassés par les Turcs et fuyant le génocide, suite à la défaite de la campagne militaire grecque en Anatolie de 1919 à 1922.

Yórgos Bátis, compositeur et interprète du Rebétiko

Cependant, ce genre musical s’enracine déjà dans certaines classes populaires dès les années 1900, ceci dans les ports et d’abord en milieu carcéral. Fortement donc associé au monde des marginaux et à la consommation des drogues, le Rebétiko subit une censure sévère sous le régime autoritaire national du général Metaxás de 1936 à 1941, avant finalement de gagner peu à peu le cœur de presque toute la société grecque, à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Pour en arriver à une telle reconnaissance il aura fallu toute la dextérité et le génie du compositeur issu de Tríkala, Vassílis Tsitsánis lequel par ses chansons a sorti le Rebétiko de l’univers des marginaux, ainsi que l’autre génie intellectuel et musical, celui du compositeur Mános Hadjidákis.

La maison où Yórgos Bátis fut né en 1885. Source : volcanotrails.gr

C’est précisément au 31 janvier 1949, que Hadjidákis donna sa célèbre conférence sur le Rebétiko, au Théâtre d’Art de Károlos Koun à Athènes. Par cette conférence, Hadjidakis redéfinit en somme toute la place du Rebétiko. À cette époque, le chant Rebétiko se répandait déjà dans les quartiers ouvriers et s’affranchissait peu à peu de leurs frontières sociales et symboliques. Les autorités le traquaient certes comme avant la Seconde Guerre mondiale tandis que la bourgeoisie et les intellectuels encore le méprisaient.

Dans ce contexte, Hadjidákis alors jeune compositeur, osa donner une conférence sur l’émergence du Rebétiko le présentant même comme “étant la pierre angulaire de la musique populaire grecque moderne”. Márkos Vamvakáris et Sotiría Béllou y chantèrent devant un public stupéfait au Théâtre d’Art. La conférence provoqua de vives réactions. À tel point que la police avertit la mère d’Hadjidákis de se montrer prudente lorsque son fils se promenait dans leur quartier, à Pagráti.

Vassílis Tsitsánis. Photo en ville de Tríkala, 2026

Depuis, le Rebétiko est entré dans tous les foyers grecs et c’est à la mémoire du compositeur et interprète Yórgos Bátis (1885 -1967) que la soirée sur la presqu’ile de Méthana et plus précisément à Makrýlogos au village de Paleá Loutrá a eu lieu, le 26 juillet 2026. Nous y étions!

Notons que cette exceptionnelle soirée d’été, empreinte d’histoire, de tradition et des mélodies envoûtantes du Rebétiko authentique, fut l’œuvre de l’association locale culturelle de Méthana.

Elle s’est donc tenue sur le pittoresque place de Makrýlogos face à la mer, laquelle s’est se transformée en un cadre idéal pour l’hommage annuel rendu à Yórgos Bâtis, non loin de la maison ou il était né.

La partie musicale de la soirée a été assurée par trois musiciens exceptionnels qui font rayonner le genre un siècle après… les grands précurseurs: Vassilikí Giannoúli (voix, guitare), Stávros Kouroúsis (bouzouki) et Níkos Sarigiánnis (baglamas). Ils ont présenté une sélection soignée de chansons et évoqué de nombreux faits historiques au sujet des légendaires “Quatre du Pirée”, Yórgos Bátis d’abord, ainsi que ses compagnons, tous Rebétes populaires à l’époque.

Car Yórgos Bátis, né en 1885 à Méthana au village de Paleá Loutrá et dont la famille a emménagé au Pirée en 1902 fut justement l’un des fondateurs du célèbre quartette du Pirée, l’un des premiers orchestres de bouzouki. Il enregistra son premier disque en 1933. Il composait, il écrivait des textes et jouait du baglama, la version miniature et aiguë du bouzouki à trois cordes, traditionnellement associé au style musical urbain du Rebétiko.

Au milieu des années 1920, il ouvrit une école de danse nommée “Carmen”. Il exerça également divers métiers, souvent à la limite du cadre légal: vendeur de remèdes… maison contre le mal de dents, dentiste ambulant, colporteur et prêteur sur gages.

Yórgos Bátis, compositeur et interprète du Rebétiko

En 1931, il ouvrit un café, le “Yórgos Baté”, qui devint l’un des berceaux du Rebétiko, où d’ailleurs Bátis y consommait comme à son habitude… du hashish. Le poète… décadent Napoléon Lapathiotis également consommateur de drogue, y était d’ailleurs un habitué.

Dans les années 1930, Yórgos Bátis se consacra entièrement à sa musique et collabora étroitement avec Márkos Vamvakáris, Strátos Pagioumtzís et Anestos Delias formant ainsi le célèbre quatuor du Pirée.

En 1933, Bátis réalisa ses premiers enregistrements, peu avant Márkos Vamvakáris qui la même année, enregistra aussi à son tour. Yórgos Bátis n’a laissé qu’une discographie restreinte de seulement 17 chansons, car, à l’instar de nombreux autres grands Rebétes de l’époque, il cessa d’enregistrer en 1936, refusant de se soumettre à la censure du régime d’Ioánnis Metaxás.

Rebétiko, chansons de la prison, disque album réédité, années 2000

Il mourut le 10 mars 1967 et fut inhumé dans ses bras, de son bien-aimé baglama, conformément à ses dernières volontés. Il fut enterré au cimetière de la Résurrection à Keratsíni près du Pirée et trois ans plus tard, sa dépouille fut transférée à Méthana, la terre de ses ancêtres.

Nous disposons sinon d’une seule séquence filmée quand Yórgos Bátis apparait brièvement dans une scène d’un film grec sorti en 1954. C’est l’histoire du petit milieu d’Athènes, celui qui vit de petits larcins et de l’escroquerie sur les jeux de cartes et des dés. Sous le titre “Les petits escrocs” ou “Vendeurs à la sauvette” (I Papatzídes), c’est un film réalisé par Alékos Sakellários, sorti en 1954.

Vue depuis Makrýlogos, presqu’ile de Méthana, 26 juillet 2026

Les trois amis et ainsi protagonistes aux personnages interprétés par les acteurs Níkos Rízos, Nikos Stavrídis et Koúlis Stolígkas, essaient de gagner de l’argent par tous les moyens. Ils accumulent, sur le mode comique, toute une série de petits boulots plus ou moins licites. Quand la sœur d’un des trois tombe enceinte, il leur faut convaincre le père du petit-ami de pousser son fils à l’épouser. Et ils finissent alors… par émigrer en Australie.

Pour ce qui est de la scène ayant à vrai dire valeur historique, on découvre au début sur cet extrait et sur la partie gauche du plan, Yórgos Bátis, filmé pour la seule et unique fois. Le film qui est en même temps une parodie d’époque sur les petits gens vivant à la marge et fréquentant les boîtes à Rebétiko, il a de ce point de vue également, valeur de documentaire.

Et pour nous également, la soirée musicale à la mémoire de Yórgos Bátis consacrée au chant Rebétiko, d’ailleurs annoncée par la presse locale, elle avait ainsi valeur de documentaire.

Et qui fut en même temps un instantané de cette Grèce qui vient de loin et qui visiblement… elle s’en va, une soirée sinon où chose rare, nous nous sommes retrouvés entre Grecs, par la force du hasard et par celle d’un certain goût musical un peu suranné et pourtant encore vivant… dans toute son agonie, à l’instar de la Grèce à vrai dire.

Níkos Sarigiánnis, Vassilikí Giannoúli et Stávros Kouroúsis. Makrýlogos, 26 juillet 2026

Parmi les chansons interprétées, “la Taverne” (To Kapilió), dont la musique et les paroles sont de Yórgos Mitsákis, enregistrée pour la première fois en 1947 avec les voix de Yórgos Mitsákis et d’Ioánna Georgakopoúlou, aux paroles suivantes :

La nuit est glaciale et il bruine légèrement – et du coin opposé, la taverne, la taverne s’illumine. Et un ivrogne sans un sou, posté devant la taverne, il est assis rêveusement, sur le seuil de la porte basse. Il voudrait bien y entrer lui aussi, et se mettre à boire, mais la taverne est misérable et elle ne sert pas ses clients à crédit”.

Ou encore, la chanson titrée “le pêcheur” (o Psarás) dont la première interprétation fut celle de Strátos Pagioumtzís, datant de 1940 aux paroles suivantes:

Pourquoi ne voulez-vous pas de moi, madame ? Parce que je suis pêcheur et un peu vaurien, comme pêcheur et comme batelier. Et vous pensez qu’avec moi, vous ne passerez pas un bon moment ? J’ai une petite barque, avec des rames et une voile, et je pêche tous les soirs, seul à la palangre”.

Une certaine vision du Rebétiko, Grèce années 2010

Et le poisson que je prends, je le vends au marché. Et si je rentre pieds nus, ne me regardez pas en riant, de la femme que j’aurai, je sais comment prendre soin d’elle, et comment la rendre heureuse, ne me regardez pas parce que je suis pêcheur”.

Belle soirée d’un été grec… pour le reste chargé de tant de laideurs et de catastrophes.

Chionáti et ses petits. Péloponnèse, juillet 2026

La musique enfin, rien que la musique et de retour… nous étions attendus le pied ferme. D’abord par Chionáti (“Blanche-Neige”) et ses petits, puis par notre chef des chats bien à nous, Volodia. Oui, nos chats, ceux que les peuples des vieilles nations retiendront peut-être autant pour un laps de temps avant la fin.

Sauf si par miracle… apparaît l’espoir qu’elles retombent alors sur leurs pattes. Les nations bien entendu.

Notre Volodia. Péloponnèse, 2026

* Photo de couverture: Níkos Sarigiánnis, Vassilikí Giannoúli et Stávros Kouroúsis. Soirée Rebétiko, Makrýlogos, 26 juillet 2026



Comment trouvez-vous cette publication ?

Cliquez sur une étoile pour la noter !

Note moyenne 0 / 5. Nombre de voix : 0

Aucun vote pour l'instant ! Soyez le premier à noter cet article.

Puisque vous avez apprécié cet article...

Suivez-nous aussi sur les réseaux sociaux !

Vraiment désolés de votre appréciation.

Améliorons ce post !

Dites-nous comment nous pouvons améliorer ce post.