L'été grec en musique
Au soir de leur destinée, après avoir pratiquement tout oublié avant le grand silence ou… le grand vacarme, les peuples des vieilles nations retiendront peut-être encore pour un laps de temps les bribes de leur musique, de celle que l’on dit populaire.
Le village de Paleá Loutrá, presqu’ile de Méthana, 26 juillet 2026
Il faut rappeler que le Rebétiko est ce genre musical populaire urbain de la Grèce contemporaine, né dans les années 1920 et désormais inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO. Historiquement, il trouve toute son émergence avec l’arrivée des réfugiés grecs d’Asie mineure, chassés par les Turcs et fuyant le génocide, suite à la défaite de la campagne militaire grecque en Anatolie de 1919 à 1922.
Yórgos Bátis, compositeur et interprète du Rebétiko
Pour en arriver à une telle reconnaissance il aura fallu toute la dextérité et le génie du compositeur issu de Tríkala, Vassílis Tsitsánis lequel par ses chansons a sorti le Rebétiko de l’univers des marginaux, ainsi que l’autre génie intellectuel et musical, celui du compositeur Mános Hadjidákis.
La maison où Yórgos Bátis fut né en 1885. Source : volcanotrails.gr
Dans ce contexte, Hadjidákis alors jeune compositeur, osa donner une conférence sur l’émergence du Rebétiko le présentant même comme “étant la pierre angulaire de la musique populaire grecque moderne”. Márkos Vamvakáris et Sotiría Béllou y chantèrent devant un public stupéfait au Théâtre d’Art. La conférence provoqua de vives réactions. À tel point que la police avertit la mère d’Hadjidákis de se montrer prudente lorsque son fils se promenait dans leur quartier, à Pagráti.
Vassílis Tsitsánis. Photo en ville de Tríkala, 2026
Notons que cette exceptionnelle soirée d’été, empreinte d’histoire, de tradition et des mélodies envoûtantes du Rebétiko authentique, fut l’œuvre de l’association locale culturelle de Méthana.
Elle s’est donc tenue sur le pittoresque place de Makrýlogos face à la mer, laquelle s’est se transformée en un cadre idéal pour l’hommage annuel rendu à Yórgos Bâtis, non loin de la maison ou il était né.
La partie musicale de la soirée a été assurée par trois musiciens exceptionnels qui font rayonner le genre un siècle après… les grands précurseurs: Vassilikí Giannoúli (voix, guitare), Stávros Kouroúsis (bouzouki) et Níkos Sarigiánnis (baglamas). Ils ont présenté une sélection soignée de chansons et évoqué de nombreux faits historiques au sujet des légendaires “Quatre du Pirée”, Yórgos Bátis d’abord, ainsi que ses compagnons, tous Rebétes populaires à l’époque.
Car Yórgos Bátis, né en 1885 à Méthana au village de Paleá Loutrá et dont la famille a emménagé au Pirée en 1902 fut justement l’un des fondateurs du célèbre quartette du Pirée, l’un des premiers orchestres de bouzouki. Il enregistra son premier disque en 1933. Il composait, il écrivait des textes et jouait du baglama, la version miniature et aiguë du bouzouki à trois cordes, traditionnellement associé au style musical urbain du Rebétiko.
Au milieu des années 1920, il ouvrit une école de danse nommée “Carmen”. Il exerça également divers métiers, souvent à la limite du cadre légal: vendeur de remèdes… maison contre le mal de dents, dentiste ambulant, colporteur et prêteur sur gages.
Yórgos Bátis, compositeur et interprète du Rebétiko
Dans les années 1930, Yórgos Bátis se consacra entièrement à sa musique et collabora étroitement avec Márkos Vamvakáris, Strátos Pagioumtzís et Anestos Delias formant ainsi le célèbre quatuor du Pirée.
En 1933, Bátis réalisa ses premiers enregistrements, peu avant Márkos Vamvakáris qui la même année, enregistra aussi à son tour. Yórgos Bátis n’a laissé qu’une discographie restreinte de seulement 17 chansons, car, à l’instar de nombreux autres grands Rebétes de l’époque, il cessa d’enregistrer en 1936, refusant de se soumettre à la censure du régime d’Ioánnis Metaxás.
Rebétiko, chansons de la prison, disque album réédité, années 2000
Nous disposons sinon d’une seule séquence filmée quand Yórgos Bátis apparait brièvement dans une scène d’un film grec sorti en 1954. C’est l’histoire du petit milieu d’Athènes, celui qui vit de petits larcins et de l’escroquerie sur les jeux de cartes et des dés. Sous le titre “Les petits escrocs” ou “Vendeurs à la sauvette” (I Papatzídes), c’est un film réalisé par Alékos Sakellários, sorti en 1954.
Vue depuis Makrýlogos, presqu’ile de Méthana, 26 juillet 2026
Pour ce qui est de la scène ayant à vrai dire valeur historique, on découvre au début sur cet extrait et sur la partie gauche du plan, Yórgos Bátis, filmé pour la seule et unique fois. Le film qui est en même temps une parodie d’époque sur les petits gens vivant à la marge et fréquentant les boîtes à Rebétiko, il a de ce point de vue également, valeur de documentaire.
Et pour nous également, la soirée musicale à la mémoire de Yórgos Bátis consacrée au chant Rebétiko, d’ailleurs annoncée par la presse locale, elle avait ainsi valeur de documentaire.
Et qui fut en même temps un instantané de cette Grèce qui vient de loin et qui visiblement… elle s’en va, une soirée sinon où chose rare, nous nous sommes retrouvés entre Grecs, par la force du hasard et par celle d’un certain goût musical un peu suranné et pourtant encore vivant… dans toute son agonie, à l’instar de la Grèce à vrai dire.
Níkos Sarigiánnis, Vassilikí Giannoúli et Stávros Kouroúsis. Makrýlogos, 26 juillet 2026
“La nuit est glaciale et il bruine légèrement – et du coin opposé, la taverne, la taverne s’illumine. Et un ivrogne sans un sou, posté devant la taverne, il est assis rêveusement, sur le seuil de la porte basse. Il voudrait bien y entrer lui aussi, et se mettre à boire, mais la taverne est misérable et elle ne sert pas ses clients à crédit”.
Ou encore, la chanson titrée “le pêcheur” (o Psarás) dont la première interprétation fut celle de Strátos Pagioumtzís, datant de 1940 aux paroles suivantes:
“Pourquoi ne voulez-vous pas de moi, madame ? Parce que je suis pêcheur et un peu vaurien, comme pêcheur et comme batelier. Et vous pensez qu’avec moi, vous ne passerez pas un bon moment ? J’ai une petite barque, avec des rames et une voile, et je pêche tous les soirs, seul à la palangre”.
Une certaine vision du Rebétiko, Grèce années 2010
Belle soirée d’un été grec… pour le reste chargé de tant de laideurs et de catastrophes.
Chionáti et ses petits. Péloponnèse, juillet 2026
Sauf si par miracle… apparaît l’espoir qu’elles retombent alors sur leurs pattes. Les nations bien entendu.
Notre Volodia. Péloponnèse, 2026
* Photo de couverture: Níkos Sarigiánnis, Vassilikí Giannoúli et Stávros Kouroúsis. Soirée Rebétiko, Makrýlogos, 26 juillet 2026