C’est Byzance


En pays grec, à commencer par sa vieille Morée, on dirait que par moments… c’est toujours Byzance. Le décor sûrement y est entre les vieux palais surplombant les oliveraies et les fortifications de jadis, de celles que l’on croyait en leur temps imprenables. Sans doute, le visiteur contemporain y est plutôt comblé.

Mystrá près de l’antique Sparte, mai 2026

La vieille Morée est historiquement la péninsule du Péloponnèse telle qu’elle était désignée du Moyen Âge jusqu’au dix-neuvième siècle et d’abord son Despotat de Morée, cet état grec semi-autonome de l’Empire byzantin dont la capitale Mystrá près de l’antique Sparte est aujourd’hui un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Le palais des Paléologues sur le site de Mystrá, mai 2026

Fondée en 1249 par les Francs, la cité fortifiée ne restera guère longtemps en leur possession car elle sera gouvernée dès 1259 par les fils ou les frères des monarques byzantins, dont le dernier empereur romain d’Orient Constantin XI, lequel fut le Despote de Mystrá avant d’accéder au trône de Constantinople.

Figurant aux habits byzantins. Mystrá, 29 mai 2026

Constantin XI a trouvé la mort durant la bataille lors de la chute de Constantinople le 29 mai 1453, quand il périt en combattant parmi ses soldats au moment de l’écroulement de la défense byzantine sur les remparts de la Deuxième Rome. Geórgios Sphrantzès qui fut son conseiller et compagnon, présent au moment du siège, indique dans son récit que l’empereur périt lors de l’assaut final des troupes ottomanes du sultan Mehmet II.

C’est une date de triste mémoire pour les Grecs, étant donné que leur dernier empire dit Byzantin, même réduit, fut justement celui de Constantin XI et cela même en dépit du débat entre historiens qui consiste à douter du degré de l’hellénisation de Byzance dès ses origines, sous la christianisation plutôt forcée par Constantin, ou plus exactement Flavius Valerius Constantinus dans les années 320 à 330 de notre chronologie.

Le haut clergé. Mystrá, 29 mai 2026

Ce débat n’est guère nouveau et il n’est pas non plus tombé comme on dit, du ciel. Déjà, le philosophe Cornelius Castoriadis (1922-1997) d’ailleurs issu d’une famille grecque de Constantinople, quand il avait accordé un entretien à la télévision grecque dans les années 1990 et qu’on lui posa la question sur la vie politique de la Grèce contemporaine, il répondit plutôt froidement :

Croissant en sandwich au prix… Byzantin. Mystrá, mai 2026

Je dirais que la vie politique du peuple grec s’arrête aux alentours de 404 av J.-C. je dirais. Je parle de la véritable vie politique du peuple, compris comme agent autonome. Je ne parle pas des batailles, des empereurs, des Alexandre et des autres”.

En répondant à la question de savoir ce qu’il ressent quand il revient en Grèce, il poursuit : “C’est une image catastrophique. Lorsque j’arrive à Athènes, j’ai le sentiment qu’on a pris ma mère et qu’on l’a mise sur un trottoir”.

Váthia, village du Magne, mai 2026

Pour Castoriadis déjà, soit on se sent porteur de l’héritage de Périclès ou sinon de l’héritage byzantin, et qu’on ne peut se réclamer des deux, car ils sont antinomiques.

Mémoire du Magne, mai 2026

Pourtant “bien d’en bas”… comme on dit parfois, les révolutionnaires Hellènes qui se soulevant contre le joug ottoman en 1821, ils se réclamèrent autant des Paléologues que de Périclès, même si la profondeur de leurs connaissances historiques fut parfois imprécise.

Batême dans les eaux de la mer. Le Magne, années 2010

La Grèce contemporaine célèbre de ce fait la mémoire de Constantin XI comme il se doit chaque 29 mai, qui-plus-est, à Mystrá et à Sparte. Bel euphémisme pourtant… Le pays grec est pourtant plus affaibli que jamais depuis les années 1915 à 1917 ou de 1940 à 1945, pour n’évoquer que les périodes des deux conflits mondiaux ayant tant secoué l’Europe.

Temple… antique en activité. Cap Ténare, mai 2026

Pis encore, la vassalisation finale de la Grèce par la Troïka sous le prétexte de la dette depuis 2010, puis la soumission géopolitique installée d’Athènes, à Ankara et à Tel-Aviv en passant par Washington et par Bruxelles, ont fini par vêtir toutes ces festivités commémoratives d’un ultime accoutrement plutôt ridicule et en somme amer.

D’autant plus que les politiciens nationaux comme autant régionaux, incarnent cette caste ouvertement mafieuse ayant au passage corrompu la majorité de la population autochtone restante, avec l’aimable participation des élites, l’Église officielle alors comprise.

Temple… antique en activité. Cap Ténare, mai 2026

Et voilà qu’à l’occasion, tout ce métamonde des élus était de la fête en ce 29 mai dernier, à Mystrá et à Sparte. Nous les avons aperçus parader à travers les ruelles de la Cité des Paléologues, accompagnés de beaux figurants et d’autres jolies comédiennes aux habits byzantins. Et pour l’occasion, le palais des Paléologues sur le site de Mystrá fut enfin rénové après près de quarante années de travaux ; sa conversion en musée moderne est toutefois effectivement réussie.

C’est alors Byzance, si ce n’est que parce que le croissant en sandwich proposé sur les lieux est vendu près de 6 euros pièce et que parmi les Grecs, seuls nos vaillants métropolites c’est-à-dire les Évêques, peuvent encore s’en acheter.

“En cheminant jusqu’à ces lieux, Natalia et Aristide”. Cap Ténare, mai 2026

Surtout depuis la semaine dernière, quand le gouvernement d’Athènes est venu doubler le solde des Métropolites, ce dernier passe donc de 2.500 à 5.000 euros mensuels, acquittés par l’État. Au même moment, la Grèce devient le pays le plus pauvre parmi ceux de ladite Union européenne, Bulgarie comprise. Ou plus exactement, le plus pauvre s’agissant des deux tiers des habitants du pays.

Le vrai Magne de jadis. Lágia, mai 2026

Mais alors à Mystrá c’était encore Byzance, si l’on se réfère à la présence des officiels, aux belles filles byzantines et aux figurants métastasiques de la Grèce contemporaine… les “bimbos” en plus et même les chats des lieux compris, ces derniers se montrant plutôt gênés on dirait. Nos touristes en tout cas… ils ont bien unanimement apprécié le spectacle.

Le vrai Magne de jadis. Lágia, mai 2026

Car pour ne rien omettre par les temps qui courent, la Grèce actuelle ne s’offre que comme spectacle, sauf aux yeux des rarissimes voyageurs qui demandent encore à entrer en contact avec son histoire contemporaine et si possible… avec ce qui reste de l’âme agonisante du pays.

À Váthia par exemple, ce vrai village de jadis, mai 2026

Cela vaut de Mystrá, de Monemvasiá et même de cette magnifique région… morte qu’est en réalité le fameux Magne. À Váthia par exemple, ce vrai village de jadis construit il y a près de cinq siècles et qui figure depuis longtemps parmi les sites les plus photographiés à destination des albums touristiques, le temps qui reste… lui est alors compté.

Visiteurs contemporains plutôt comblés. Le Magne, mai 2026

Stávros Androutsákos, ancien habitant natif du village rencontré par les journalistes de la télévision grecque qui se sont rendus sur place, estimait déjà en 2025 que dans quelques années il n’y restera qu’un amas de pierres.

Exécutés par les communistes durant la guerre civile, 1944-49. Le Magne, mai 2026

Il y montre à l’occasion l’ultime maison réellement habitée de son village natal, car le dernier habitant permanent est décédé en 2024. “On y vivait et on s’y maintenait sur ce rocher en cultivant sur terrasse, du blé, de l’avoine ainsi que possédant un nombre relativement réduit de bêtes, sauf que le grand déclin a commencé vers 1950.

Les jeunes d’alors sont partis travailler ailleurs, et cependant en 1975, l’Office du Tourisme grec a rénové un certain nombre parmi les maisons fortifiées les transformant en hôtels
”.

Cette relative deuxième… vie offerte à Váthia n’a duré que quinze ans. Les visiteurs déjà grecs ne viennent plus, et depuis tout est laissé à l’abandon. Et seulement quelques rares maisons sont actuellement rénovées en tant que résidences secondaires… nourrissant occasionnellement comme nous avons pu le constater les trois familles de chats plutôt roux, des lieux.

Moundanístika, village abandonné, le Magne, mai 2026

Le vrai Magne, celui des habitants encore insérés dans leur univers géo-climatique, économique et culturel réellement existant… n’est accessible qu’à travers les albums photographiques publiés, ou sinon grâce aux photos que bon nombre de cafés et de tavernes accrochent encore sur leurs murs.

Le vrai Magne de jadis. Gýthio, mai 2026

C’est ainsi que le vieux pope du village de Lágia pratique encore le batême dans les eaux de la mer et que les murs du bistrot des lieux sont comme il se doit ornés des clichés issus du passé. On y découvre notamment l’anamnèse des habitants fréquentant le café… d’il y a trente ou quarante ans.

Le pays carte-postale. Monemvasiá, mai 2026

C’est en ce moment justement qu’un vieillard m’a abordé pour entamer la discussion, cette même discussion sous forme d’oraison funèbre qui se répète entre nous Grecs… parmi les derniers jusqu’à la fin, c’est-à-dire la nôtre.

Le pays carte-postale. Monemvasiá, mai 2026

Je suis un vieux parmi les quelques habitants restants, au mieux près d’une trentaine. Il y a si peu de jeunes, plus d’enfants, plus de bêtes, plus de cultures. Ils sont partis tous en ville essentiellement à Athènes, sur les cinq millions d’habitants entassés de la sorte il y a d’ailleurs plus de deux millions d’étrangers.

Nous sommes les derniers ayant encore connu le pays tel que nos pères et nos mères nous l’ont légué. Celui des héros de la patrie, des soldats, des marins… et des artisans locaux. D’ici dix à vingt ans la Grèce peuplée de Grecs sera un lointain souvenir. Pour retrouver nos semblables Maniotes, il faut alors se rendre aux cimetières ou devant les monuments aux morts”.

Visiteurs contemporains plutôt comblés. Monemvasiá, mai 2026

En effet. La Grèce compte officiellement un peu moins d’onze millions d’habitants et en réalité plus de douze, dont plus de quatre millions d’étrangers migrants, d’après nos sources naturellement… non autorisées. Dans le même ordre d’idées, le taux de fécondité est l’un des plus bas d’Europe c’est-à-dire de 1,20, et cela migrants compris, ce qui veut dire que le taux de fécondité des autochtones est plutôt proche de 0,80 en termes de nombre moyen d’enfants qu’une femme (encore) grecque pourrait avoir au cours de sa vie.

Les Ityliotes partis pour la Corse en 1675. Ítylo, mai 2026

Tout n’est pourtant pas complètement perdu on dirait. Du passé antique faisons alors parfois… table de vérité. Ainsi, près du cap Ténare situé à l’extrême sud de la péninsule du Magne, on y découvre l’un des derniers temples… antiques encore en relative activité.

Les Ityliotes et Napoléon Bonaparte. Ítylo, mai 2026

Il était considéré par les Anciens comme une des entrées des Enfers, une caverne se trouvant à son extrémité. À présent, on y dépose toujours ses offrandes et les photos des proches défunts, Grecs comme autant étrangers. Cette année, nous y avons même découvert une nouvelle plaque posée par un couple de Grecs archaïsants :

Matou Ityliote. Ítylo, mai 2026

En cheminant jusqu’à ces lieux, Natalia et Aristide du temps de leur vivant, ils se sont rendus en pèlerinage en ce temple des psychés, ils ont interrogé l’oracle des morts à la recherche de Cerbère, sauf qu’ils n’ont rien trouvé et ils sont repartis pour leur ville natale Thessalonique, ayant recherché donc Cerbère et Poséidon et ils ont gravé dans le marbre leur pensée en l’an 2025 apr. J.-C., ici même près du cap Ténare”.

Désolation économique. Ítylo, mai 2026

Sauf que pour les apparences des politiciens… c’est encore Byzance. Seulement, hormis les amateurs des temps trop anciens, les Grecs appauvris suite aux politiques de destruction systématique des forces vives de la nation notamment depuis 2010, courent derrière la caste politique pour recevoir les miettes du clientélisme, quand 37% de leurs enfants sont mal nourris et que plus de la moitié parmi les votants ne votent plus, étant donné que le sort du pays est décidé ailleurs et même autrement.

Désolation économique. Le Magne, mai 2026

Parallèlement, entre les années dites fortes de la crise grecque (2010-2017) et aujourd’hui, la crétinisation de la population grecque a atteint des sommets… dépassant je dirais Olympe et les cimes du Pinde réunis. Et les plus vaillants parmi les Grecs, près d’un million, ils ont ainsi quitté le pays et visiblement ils ne reviendront plus jamais.

La Laconie de jadis. Femmes de Mystrá aux années 1950

L’économie produit en réalité bien peu, et quand elle produit… ce n’est plus pour les Grecs. Par exemple, quand du temps de mon enfance dans les années 1960 à 1970 la fameuse féta ne manquait jamais aux frigidaires de nos parents, actuellement sa consommation est en chute libre à près de 80% de moins depuis près de trois ans. Ceci à cause de son prix qui est passé de 7 à 15 euros le kilo, le tout, dans un contexte de paupérisation croissante du plus grand nombre.

Le vrai Magne de jadis. Au… cimetière, mai 2026

Lors d’une récente conférence de la branche, le président de l’Organisation nationale interprofessionnelle de la feta et industriel de Trikala Mihális Sarántis, a entre autres souligné l’importance de la feta pour l’économie grecque, notant que la production annuelle atteint désormais 140.000 tonnes, dont 105.000 sont exportées, pour une valeur d’un milliard d’euros.

Parallèlement, la consommation intérieure a considérablement diminué ces dernières années, tandis que le fromage blanc gagne constamment du terrain grâce à son prix plus abordable.

Mémoire du lieutenant Nikólaos Katoúntas. Kalamáta, mai 2026

Dans le même ordre des faits accomplis, c’est entre autres dans la bourgade historique de Ítylo, toujours dans le Magne que le pressoir à olives est à l’arrêt depuis de nombreuses années et que toutes les écoles sont fermées… victimes de l’histoire, au même titre que 800 parmi leurs ancêtres, lesquels ont quitté Ítylo en 1675 pour s’installer en Corse et y fonder les villages de Paomia et de Cargèse. D’ailleurs les Ityliotes actuels prétendent que Napoléon Bonaparte aurait été en partie originaire de leur village. Qui sait ?

Le lieutenant Nikólaos Katoúntas vers 1973

Hormis le seul tourisme omniprésent, le vrai Magne authentique est à découvrir du côté des oliveraies et surtout entre ses ruines, ses photos de jadis et ses cimetières, de ceux que nos touristes et même les Grecs actuels je dirais, ne visitent pas.

Je n’ai jamais vu par exemple un seul Grec visitant la ville de Kalamata, s’arrêter devant le monument dédié à la mémoire du lieutenant des parachutistes Nikólaos Katoúntas, surnommé “le professeur” par ses soldats, car il était intelligent et en même temps plein d’humour. C’était un homme profondément réfléchi, alors âgé de 31 ans en 1974.

Au cimetière à Meligalás, mai 2026

Ainsi lors de l’invasion de l’armée turque à Chypre, la position de Kyrenia tomba le 22 juillet et avec elle disparut le capitaine Katoúntas qui, au commandement de 62 parachutistes, il avait tenu tête à 3000 Turcs. Le “Léonidas de Chypre”, comme on l’appelait. Porté depuis disparu, il lutte on dirait une fois de plus et de trop… contre l’oubli.

Au cimetière à Meligalás, mai 2026

Et pour ne guère sortir de l’oubli… voilà qu’un autre site historique aux alentours de Kalamata est autant ignoré je dirais de tous, s’agissant du cimetière à Meligalás, où près de 1000 victimes faites par les communistes grecs y ont été sommairement exécutés en septembre 1944 lors de la libération du pays, ce qui constitue un épisode notable de la Guerre Civile grecque des années 1944 – 1949, ayant opposé la gauche communiste à la droite royaliste. Sur place, le seul… visiteur que nous avons rencontré fut un matou des lieux, d’ailleurs bien craintif et cela se comprend.

La Grèce… des cimetières, alors nous y sommes. La rédaction du présent article a été d’ailleurs interrompue car entre temps, il y a eu le décès soudain de ma nièce María à Athènes… suite à un arrêt cardiaque, elle avait 49 ans. Ses obsèques… ont été une triste occasion de retrouvailles pour notre famille, et c’est en ce sens que nous avons réalisé que “l’entre nous” de jadis… n’est plus possible autrement, ni dans ce qu’est devenu alors la nouvelle norme au pays grec “rénové”.

Au cimetière à Meligalás, mai 2026

J’y ai même retrouvé mon cousin Vassilís, lequel en 1974 avait à peu près l’âge du lieutenant Katoúntas et d’ailleurs, il avait servi à Chypre au moment de l’invasion par l’armée turque. Vers la fin de ces lointaines années 1970, l’enfant que j’étais suivait avec ses parents et ses oncles le cousin Vassilis… quand il nous racontait sa guerre douloureuse et ainsi la trahison des élites, colonels et démocrates d’ailleurs tous confondus.

Mais l’histoire ne se répète pas… car plutôt elle s’aggrave. J’en ai profité pour revisiter la tombe de mon autre cousin Yánnis, décédé en 2025 à l’âge de 57 ans… ayant depuis retrouvé sa fille Eftychía, décédée en 2023 à l’âge de 19 ans, suite à un accident de la route.

Mon cousin Yánnis, décédé en 2025 et sa fille Eftychia décédée en 2023

Et alors autour, il y a toutes ces photos des instants de tant de Grecs… cela bien avant la nouvelle Grèce aux quarante millions de touristes, aux quatre millions de migrants et aux… 105.000 tonnes de féta à exporter.

Notre vaillant Velissários. Péloponnèse, juin 2026

Notre vaillant Velissários du haut de ses 15 ans m’a gentiment accompagné pour enfin terminer ce triste texte, puis ce matin, notre Volodia s’y est mis à son tour, lors du café du matin.

En pays grec et en sa vieille Morée, on dirait que par certains moments… c’est presque Byzance.

Notre Volodia. Péloponnèse, juin 2026

* Photo de couverture: Jolie figurante aux habits byzantins. Mystrá, 29 mai 2026



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