Saint-Georges-des-Châles
Journée du 23 avril et l’on célèbre comme il se doit, la Saint-Georges. Il faut dire que c’est un moment marquant du calendrier traditionnel, de ce qui en reste en tout cas.
Le village de Kastráki sous les Météores. Thessalie, 2026
Rappelons que d’après la tradition populaire, saint Georges avait un frère jumeau, saint Démétrius. Les deux frères décidèrent de se partager l’année en deux. Saint Georges s’occupant vaillamment de l’été et saint Démétrius de l’hiver.
C’est ainsi que l’année agricole est divisée de la sorte. De saint Georges à saint Démétrius, c’est le cycle printemps-été, et de saint Démétrius à saint Georges, l’automne et l’hiver. La veille de la fête de saint Démétrius, dit-on, le ciel s’ouvre, le saint secoue sa barbe blanche et de là, tombent les premiers flocons de neige.
Et à la saint-Georges, la Lumière, la vraie est de retour, d’où dans ce même contexte le terme “Lambrí” (en grec Λαμπρή), utilisé pour désigner Pâques, ce qui signifie littéralement “la Lumineuse”, en référence à la lumière de la résurrection du Christ.
Au village de Kastráki sous les Météores. Thessalie, 2026
Deux héros de la foi chrétienne, deux soldats – deux saints importants, deux cavaliers sur terre, à savoir saint Démétrius et saint Georges ! Et comme il se doit, deux fêtes marquantes du folklore et des traditions : la Saint-Démétrius d’abord en fin octobre, célèbre l’arrivée de l’hiver, annonçant la fin des travaux agricoles et l’arrivée des troupeaux dans les pâturages.
Elle est commémorée à la suite… logique de Déméter, déesse de l’agriculture et du nom de son homonyme, qui pleure l’enlèvement de sa fille Perséphone par Hadès, plongeant ainsi la Terre dans son sommeil hivernal.
La saint-Georges quant à elle, c’est la fête qui ouvre le calendrier agraire en avril, avec le printemps et le renouveau de la nature. Elle proclame le début des travaux agricoles et d’élevage, la mise en culture des terres et le retour des troupeaux dans les montagnes.
La Saint-Georges à Kastráki. Thessalie, 2026
Cet homme, décédé le 23 avril 303, justement appelé saint Georges, est donc ce martyr du IVe siècle, selon la tradition continue de l’Église, chez les catholiques d’ailleurs, tout comme pour les diverses Églises orthodoxes.
Et c’est à cette occasion qu’en Thessalie de l’ouest sous les Météores aux célèbres monastères, qu’une étonnante marque polychrome apparaît chaque année dans une cavité de la paroi nord de la grande colonne rocheuse d’Agio Pneuma. Il s’agit de l’ancien minuscule monastère dit de Saint-Georges-des-Mouchoirs fondé au XIVe siècle.
Justement, depuis le XVIIe siècle chaque 23 avril, des grimpeurs de toute la Grèce s’y hissent à l’aide d’une corde à 40 mètres de hauteur, pour installer en ces lieux des ex-voto sous forme d’étoffes en souvenir de la résistance aux Ottomans.
La Saint-Georges à Kastráki. Thessalie, années 2020
Des personnes de tout âge participent à cette coutume, certaines entraînées à l’escalade, d’autres non. Après avoir échangé leurs étoffes, les participants chantent et dansent des chants traditionnels. Il existe deux versions expliquant l’origine de cette coutume.
Selon la première, au pied du rocher où se dresse la chapelle de Saint Georges, toute une forêt dense s’étendait durant la domination ottomane. Dans cette forêt, l’abattage d’arbres était interdit, même parmi les conquérants. Or, un jour, alors qu’il s’apprêtait à abattre un arbre, un soldat de la garnison ottomane de Kastráki s’effondra, devenu inconscient, pratiquement comme mort.
Vers Kalambáka. Avancée de l’armée allemande, avril 1941
Un homme de Kastráki apporta alors l’écharpe au monastère et, dès que le moine l’eut accrochée à l’icône du saint, le Turc se releva de son… coma, fort et vigoureux.
Selon une autre version, cette coutume remonte à une femme turque dont le mari, un fonctionnaire ottoman, fut grièvement blessé par un tronc d’arbre près des racines d’un rocher. Elle implora le saint de le guérir, lui offrant son turban. Aussitôt, un habitant de Kastráki se rendit à la chapelle du saint, accrocha ce tissu devant l’icône, et le fonctionnaire ottoman fut instantanément guéri.
Kalambáka. Position de l’armée allemande, avril 1941
“Une foule de fidèles et de visiteurs s’est rassemblée sur le site pour assister de près à ce rituel particulier, faisant partie intégrante de la tradition locale. Des grimpeurs ont escaladé la paroi rocheuse escarpée, perpétuant ainsi une coutume transmise de génération en génération. Les premiers grimpeurs ont installé les cordes, suivis de ceux qui se sont chargés de monter et descendre les foulards colorés, lesquels sont ensuite remis aux fidèles”.
“Ces foulards sont offerts en ex-voto à Saint-Georges et, une fois la cérémonie terminée, ils sont découpés en petits morceaux et distribués aux fidèles au même titre que des icônes du saint, comme une bénédiction et un porte-bonheur. Parallèlement, la Divine Liturgie est célébrée dans la petite chapelle située près du rocher, créant une atmosphère de profonde dévotion et d’émotion spirituelle”.
De l’Occupation… remerciée. Kalambáka vers le 23 avril 1941
Dans la même synchronie, la presse locale de la région voisine de l’Épire, rapporte de son côté qu’un spectacle animalier rare et saisissant a été filmé dans le parc national de Valia Calda, au cœur de la nature continentale du Pinde.
Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montre ainsi une ourse engagée dans une course-poursuite incroyable avec un loup, ce dernier aurait attaqué son ourson de 15 mois.
D’après des témoins, les loups auraient tendu une embuscade aux deux ourses. Sur un enregistrement précédent, on entendait les hurlements des loups s’approcher, annonçant l’attaque. Cependant, l’instinct maternel a été plus fort : l’ourse, loin de se contenter de se défendre, a contre-attaqué, poursuivant l’intrus pour assurer la sécurité de son petit.
Une ourse contre un loup. En Épire, avril 2026
Voilà donc pour la prédation… animale, même ratée. Ensuite, il y a l’histoire et même sa… triste mémoire. Le 18 avril 1941 l’armée allemande entre dans Kalambáka et dans Kastráki. Durant ces premiers jours de l’Occupation autour du 23 avril, certains Grecs accueillent les Allemands plutôt chaleureusement… et toujours incontestablement sous la crainte, une vieille habitante baise alors la main d’un soldat de la Wehrmacht.
Toujours ce même 23 avril 1941, le jeune diplomate et déjà poète Georges Séféris, quitte Athènes accompagné de son épouse Maro, devant l’avancée de l’armée allemande pour se rendre en Crète et ensuite en Égypte, en suivant le gouvernement grec en exil, sous le total contrôle il faut préciser, des Britanniques.
Petit monastère près de Kastráki, 2026
“Chania en Crète, mercredi de la Saint-Georges 1941”
“Retour à la maison pour prévenir Maro et lui demander de tout fermer. Au même instant, le téléphone sonne ; c’est Papadakis : – Vous partez à sept heures du Pirée. Nous, nous partirons plus tard. Le bateau, l’Elsi est en train de charger la colonie britannique. À sa tête, un certain M. Christford, que je suppose levantin, et qui pérore : – Je vous en prie, que tous ceux qui ont un passeport britannique se comportent comme il sied aux détenteurs d’un passeport britannique”.
“La bousculade est considérable. À l’avant du bateau, on voit embarquer des otages allemands ; ils passent devant nous, de grands gars au regard fier, qui ne portent aucun des stigmates de la défaite. Alerte ; nous allons nous réfugier derrière les colonnes métalliques, puis nous revenons”.
Chat des monastères. Météores, 2026
“J’aurais préféré avoir une meilleure opinion des Anglais lors de ce dernier, ou premier voyage. Ils nous ont traités comme les membres d’une tribu à qui ils feraient l’aumône”.
“Ceux qui sont à la tête de cette troupe en partance, MM. Christford et O’Caffrey, sont d’un ridicule et d’une vulgarité sans nom. Ce dernier a dit à Xýdis, devant moi, pour je ne sais quelle raison : – Savez-vous seulement, je vous le demande, qui paie pour ce bateau?”
Les rochers près de Kastráki, 2026
En cette lointaine journée du 23 avril 1941 où l’on ne célébrait guère comme il se devait la Saint-Georges, Kastráki, Kalambáka et ses Météores, puis Athènes, sont restés bien derrière depuis ce départ précipité du poète, portant de fait tous les stigmates de la défaite.
Les terroirs du pays grec étaient alors bien peuplés, et cela contrairement à la situation tragique actuelle, puis… les chats des Météores étaient presque tous encore à leur place car il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un moment marquant du calendrier ontologique, de ce qui en reste en tout cas.
Sauf que le moment météorologique déjà n’est pas à la hauteur en ce 23 avril 2026, mais pour finir en fête, voilà que Volodia, mon matou parmi les matous, s’affiche dirait-on… en co-auteur de cette chronique, sans doute en potentielle figure emblématique de la temporalité géopolitique actuelle. Dieu merci !
Volodia… en co-auteur de cette chronique. Péloponnèse, 23 avril 2026
* Photo de couverture: Les rochers près de Kastráki, 2026