Orient compliqué
On se souviendra de “l’Orient compliqué”, d’après la célèbre phrase de Charles de Gaulle dont d’emblée le sujet n’est guère l’Orient en soi, mais alors comment le général concevait son approche stratégique du moment.
Scène de rue. Beyrouth, années 1950
Le général de Gaulle s’exprime de la sorte quand en 1954 il publie le premier tome de ses Mémoires, où il clarifie au passage les buts de “sa” campagne levantine.
Au même moment dans les années 1950, Georges Séféris (1900-1971), poète, essayiste et diplomate grec, lequel reçoit le prix Nobel de littérature près de dix ans plus tard en 1963, s’installe en cet Orient encore plus… compliqué mais qui lui est dans un sens si proche. Il y demeurera près de trois ans au bord d’un rivage légendaire qui a vu en d’autres temps, les navires de la Phénicie, de la Grèce et de Rome.
Georges Séféris au Proche-Orient. Années 1950
Le poète-diplomate note alors ses impressions quant aux lieux, aux hommes et bien entendu quant à la géopolitique du moment dans son “Journal personnel” lequel sera publié près de trois décennies plus tard. Étant donné que Séféris est issu d’une grande famille de Grecs d’Ionie et qu’il est né à Smyrne sous l’Empire Ottoman, ou Izmir pour les Turcs, son regard et son intuition le différencient largement du reste des observateurs ainsi que des autres diplomates issus des pays de l’Occident, que l’on ne disait pas encore tout à fait… collectif.
En guise d’entrée en matière, dans une lettre adressée à sa sœur Ioánna, peu avant minuit au 31 décembre 1952 depuis l’hôtel Saint-Georges de Beyrouth, il écrit : “Le bâtiment de l’ambassade est dans un état lamentable. J’imagine qu’il a dû servir de commissariat de police à l’époque des sultans. Le pire, c’est que, hormis deux lits, aucun meuble n’est utilisable : comment allons-nous nous débrouiller avec l’argent qu’ils nous ont donné, Dieu seul le sait”, correspondance publiée en Grèce en 2021.
Georges Séféris et Evángelos Louízos. Chypre, novembre 1953
En fréquentant les Grecs de Chypre, le poète réalise sitôt toute leur proximité avec l’Orient de la porte d’à côté. Déjà, pour les Chypriotes plus âgés, le Liban, et en particulier sa capitale Beyrouth, était d’une représentation familière, presque féerique. Durant la domination ottomane, Beyrouth était l’un des ports les plus proches pour les voyageurs, les marchands, le clergé chypriote, ceux qui cherchaient à fuir l’île, et en même temps une source d’inspiration pour certaines légendes populaires de Chypre.
Pétros Papapolyvíou, Professeur d’histoire à l’Université de Chypre, précise justement à ce sujet dans son blog ce qui échappe souvent aux Grecs de l’Hellade.
Souvenirs. Maison de Séféris. Athènes, 2019
“Beyrouth à l’instar de Famagouste et de Kyrenia sur notre île, était le joyau de la Méditerranée du Sud-Est. Par centaines, les Chypriotes y transitaient chaque année déjà depuis l’entre-deux-guerres, car les navires reliant le Pirée et l’Europe à Chypre faisaient escale à Beyrouth, et ensuite dans les ports chypriotes. Jusqu’à l’invasion turque en 1974, le trafic aérien entre Nicosie et Beyrouth était intense, tout comme les voyages scolaires et les croisières pour le shopping ou pour le loisir”.
Cette ville justement, laquelle est à nouveau tragiquement mise à l’épreuve de nos jours par “les nouvelles folies des hommes ou des dieux”, comme l’écrivait déjà Séféris dans son poème chypriote “Eléni”, alors qu’il était l’ambassadeur de Grèce à Beyrouth.
Anna Lóndou (1931-2022), fille issue d’un premier mariage de Maró Séféris, témoigne au sujet du poète et diplomate que sa mère épousa par la suite en 1941: “Ankara, Beyrouth, Londres, aux différents postes occupés par Séféris, j’allais souvent les rejoindre. J’ai passé trois mois à Ankara en été, dans une ville construite en plein désert, par quarante degrés, un véritable cauchemar. Ils avaient loué une jolie petite maison, avec un abricotier dans le jardin. Ils cherchaient toujours un endroit agréable où vivre. Nous avions nos propres fruits et un chat d’Ankara que Séféris adorait. Séféris aimait les animaux, comme toute personne cultivée”.
Fin 1952, Séféris étant muté à Beyrouth, Anna leur rendit visite. “C’était l’époque où Beyrouth était surnommée le… petit Paris. C’était une très belle ville, construite dans un cadre idyllique, un lieu cosmopolite, avec de nombreux Grecs fortunés. Ils nous invitaient à dîner dans de somptueuses villas et faisaient venir des huîtres de France par avion pour le repas. Les Libanais étaient très riches à cette époque. Je me souviens de la Princesse du Liban dans une grande salle, allongée sur ses coussins dorés, et Séféris à ses côtés, la couvrant de compliments. Cela me déplaisait. En quittant la salle, je lui dis : – Dis donc, Georges, je ne t’ai jamais vu comme ça, et il répondit – N’oublie pas que je suis aussi diplomate”.
En diplomate d’abord, Séféris se retrouva en Méditerranée orientale, ce qui lui permit d’entreprendre tant de voyages. Sa découverte de l’île de Chypre, une véritable révélation. Séféris y voit non seulement sa patrie perdue l’Ionie, mais aussi celle plus vaste de l’hellénisme antique remontant jusqu’ à l’époque d’Alexandre le Grand.
Nikos Kavvadías, marin et poète. Années 1930
Et parfois il y a certaines surprises à vrai dire. Ainsi en 1954 alors que George Séféris exerçait ses fonctions de diplomate à Beyrouth, il voyagea à bord du bateau où Nikos Kavvadías poète et marin y travaillait en tant que radiotélégraphiste. Jusqu’alors, le poète et diplomate confirmé avait évité tout contact avec Kavvadías, bien que ce dernier eût déjà publié ses recueils de poésie “Marabout” en 1933 (Maraboú) et “Brume” (Poúsi) en 1947.
Tandis que Séféris cherchait un moyen pour se rendre à son ambassade, Kavvadías en connaisseur des lieux lui proposa de lui servir de guide. N’ayant guère d’autre choix et ne trouvant aucune excuse, Séféris accepta. Au cours d’un trajet en voiture, les deux hommes traversèrent un quartier à forte présence grecque. Aux balcons flottaient des drapeaux helléniques, des pots de basilic ornaient les murs et l’on entendait des chants populaires grecs, du rebétiko.
Nikos Kavvadías, marin et poète. Années 1950
Sinon, depuis son poste de Beyrouth Séféris lui-même décrit à sa sœur Ioánna Tsátsou en 1954 dans sa lettre du 25 octobre, ses impressions de son voyage à Chypre, avec une sensibilité, disons-le, inhabituelle chez lui :
“J’ai fini par aimer cette île. Peut-être parce que j’y retrouve des choses ancestrales qui vivent encore, alors qu’elles se sont perdues dans l’autre Grèce… Peut-être parce que je sens que ce peuple a besoin de tout notre amour et de tout notre soutien. Un peuple loyal, d’une obstination et d’une douceur inébranlables. Imaginez le nombre de Puissances qui se sont succédées : Croisés, Vénitiens, Turcs, Anglais – ceci durant 900 ans. Il est inimaginable à quel point ils sont restés fidèles à eux-mêmes et combien les différents maîtres se sont finalement effacés. Et maintenant, nos Chypriotes écrivent sur les murs de leurs villages. ’Nous voulons la Grèce même si nous ne mangeons que de pierres’. J’aimerais que nos jeunes aillent à Chypre. Ils verraient notre pays dans toute son étendue. J’ai bien peur que la sentimentalité ne m’ait envahi”.
La maison de Séféris à Athènes. 2019
Comme le souligne María Athanasopoúlou, les écrits de Séféris sont ici parmi les plus complets, comportant de nombreux commentaires de type ethnographique, des comptes rendus d’excursions archéologiques et des informations qui étayent ces mêmes excursions à travers la bibliographie disponible.
Le premier volume, des “Carnets de Beyrouth”, comprend 27 entrées, jusqu’au 12 novembre 1952, date du début du premier voyage à Chypre et se poursuit avec 22 autres entrées pour la période allant de janvier au 15 août 1954. Le deuxième tome des Carnets comprend de son côté environ 50 entrées. Notons qu’au sujet des liens sur le terrain de Séféris avec cette vaste région, entre le Liban, la Syrie, la Jordanie et l’Irak, le poète à partir de 1955 bénéficia du privilège d’utiliser exclusivement une voiture de fonction, ce qui explique sa grande mobilité à travers ces terroirs du Proche Orient.
Mémoire du poète à sa maison à Athènes. 2019
“Samedi 19 avril 1953, Bagdad. Ce que l’on peut observer: Lorsqu’un peuple perd ses moyens traditionnels de se défendre contre les éléments extérieurs – chaleur, froid, abri, vêtements, médecine, il perd alors sa culture”.
María Athanasopoúlou remarque encore toute “l’attitude arabe” disons critique de Séféris, en faisant principalement référence à l’élément musulman sunnite, chiite, wahhabite ou alaouite peu importe dans un sens – bien que l’attitude du poète se soit montrée mieux bienveillante envers les minorités religieuses du Liban, à commencer par les Druzes. Et depuis Bagdad alors il écrit : “Samedi 1er avril 1955. Les cheikhs sont les barons modernes et Bagdad, elle fut une prison pour les Romains”.
La remise du prix Nobel de littérature à Georges Séféris. Stockholm, 10 décembre 1963
Notons que cet oléoduc également connu sous la désignation de pipeline de la Méditerranée était un tuyau transportant le pétrole brut des champs pétroliers de Kirkouk, dans le nord de l’Irak, au port de Haïfa, aujourd’hui en Israël. Construit par les Britanniques, il traversait les territoires du royaume d’Irak, de l’émirat de Transjordanie – actuellement la Jordanie, ainsi que la Palestine mandataire. D’entrée même en fonction, la modernité… pétrolière avait d’emblée préoccupé Séféris, attisant ainsi toute sa curiosité et bien entendu son esprit plus que critique.
“Lundi 13 avril 1953, Palmyre. Longinus est encore ici. ’Du Sublime’. Le désert saignait du pétrole. Des teintes jaunes et grises. Soudain, à la tombée de la nuit, l’oasis de Palmyre. Une grâce alors inopinée. La calligraphie de certains bijoux en relief. Dans les tombeaux, jadis un prélude à Byzance : la Vierge Marie, la porteuse de myrrhe, visages aux courbes harmonieuses. Et la sirène qui dévore l’adolescent avec son lièvre. Un relief représentant une sirène et un cavalier. À côté de tout cela, le bordel pour quelques soldats syriens stationnés ici – service d’État”.
Georges Séféris au Proche-Orient. Années 1950
Notons seulement que Longin ou Longinus était ce philosophe et rhéteur grec qu’en 267 ap. J.-C., Zénobie, la reine de Palmyre appela auprès d’elle et le chargea de lui enseigner la littérature grecque ; il devint ainsi son principal conseiller dans sa tentative de souveraineté contre Rome. Vaincue par l’empereur Aurélien en 272/273, Zénobie fut épargnée, cependant plusieurs de ses proches ont été exécutés et parmi eux… Longinus.
Sinon, l’œuvre principale attribuée à Longin sans certitude pourtant est le traité critique “Du Sublime”, un texte fondamental de l’esthétique littéraire antique que Séféris avait évidemment lu. Enfin, le roi Abdelaziz ben Abderrahmane Al Saoud, dit Ibn Saoud (1876-1953) est le fondateur de l’actuelle Arabie saoudite. En 1945, Ibn Saoud conclut avec le président américain Franklin Roosevelt le célèbre accord stratégique légitimant la géopolitique du pétrole, plaçant à ce titre l’Arabie saoudite dans la sphère économique et sous la protection militaire américaine, concédant l’exploitation de son pétrole aux États-Unis.
Maró Séféris à la grotte d’Adonis. Afqa, Liban 1953
“Mercredi 7 octobre 1953, Amman. Ces villes arabes. Elles sont faites de maisons mi-bâtiments, mi-campements pour nomades. L’horreur de la râpe de la civilisation qui avance et dont on sent alors les copeaux. Cette misérable poussière : coca-colisme et pepsi-colisme. Des voitures que l’on use tels des ânes rendus ivres et ces antiquités, ces antiquités désespérées mêlées à toute cette confusion inhumaine actuelle, cela peut ressembler parfois à un horrible cauchemar”.
“Hier à la maison du médecin et consul français – non rémunéré. Son épouse est une Française et l’homme est très riche, sa manie est de voyager en avion à travers le monde. On aurait dit l’antichambre d’un enfer moderne. Des photos sur les murs, le père bédouin, au visage d’un prédateur ou d’un pélican et sa femme à ses côtés portant une grande croix. Ils sont orthodoxes, il y a de la dentelle, des toiles de nylon, son réfrigérateur électrique géant dans le séjour et ses lampes électriques nues. Murs hostiles, mon Dieu, j’en suis fatigué”.
Gertrude Bell, exploratrice, espionne et diplomate britannique au Proche-Orient
Comme le fait remarquer à son tour María Athanasopoúlou, “nous sommes face à un style de représentation du désert que l’on retrouve chez les intellectuels de la période du mandat français au Liban et en Syrie et du mandat britannique en Palestine et en Jordanie respectivement, avant l’effondrement de la France”. En attendant, les accords Sykes-Picot en vigueur de 1920 à 1948, auront permis de dresser une carte correspondant approximativement au profil géographique de la région tel que nous le connaissions, du moins jusqu’à bien récemment.
Dans la même section des “Carnets de Beyrouth”, un événement majeur de cette période est consigné de manière alors codée. À la date du samedi 5 septembre 1953, Séféris mentionne laconiquement Monty Woodhouse.
Gertrude Bell, exploratrice, espionne et diplomate britannique au Proche-Orient
Le diplomate Séféris s’y trouve presque plongé dans l’histoire en construction ou en déconstruction c’est selon, car il suit de près les événements du Proche Orient en observateur effarée comme autant impuissant. Et en temps réel, son récit illustre à l’occasion le fossé culturel que Séféris perçoit entre les deux mondes, Orient et Occident.
Il est également important de noter à l’instar des spécialistes ayant étudié l’œuvre de Séféris, que le poète-diplomate choisit systématiquement comme interlocuteurs des représentants de l’ancienne “garde coloniale”, intellectuels, archéologues, historiens, explorateurs, représentants du mandat britannique en Palestine et beaucoup moins les détenteurs des nouveaux pouvoirs étatiques, fraîchement établis.
Le roi Fayçal Ier, Gertrude Bell et des officiers britanniques. En Irak, 1922
“En somme, Séféris parodie même l’impression d’une certaine supériorité et d’une exceptionnalité de l’Occident sur le reste du monde, ce qui souligne la fluidité même de la distinction”.
Durant l’été 1956, Séféris apprend qu’il est muté à son ministère à Athènes. Sans doute délivré quelque part, voilà qu’une certaine ouverture d’esprit imprègne alors sa dernière visite à Bagdad, peut-être parce que son retour à Athènes le 20 juillet 1956 et sa mutation au service central, chargé du dossier chypriote, étaient déjà actés.
Gertrude Bell, exploratrice, espionne et diplomate britannique au Proche-Orient
“Lundi 2 juillet 1956, en vol vers Bagdad. Je suis parti d’emblée sous le signe de la lassitude pour ce dernier voyage d’adieu vers l’Irak. Nous avons décollé peu avant 9 heures, au lieu de 8 heures d’après l’organisation du vol. Ce retard est pour moi coûtant car en cette matinée tout m’est compté. Le seul livre que j’ai emporté est celui des ’Lettres de de Gertrude Bell’. Ce sont des extraits d’ailleurs, car qui sait ce que sa famille aurait censuré avant leur publication”.
Rappelons seulement que Gertrude Bell (1868-1926) était une archéologue, exploratrice, écrivaine, femme politique, et surtout une espionne et diplomate britannique, elle fut autant une célèbre voyageuse anglaise du début du XXe siècle. Elle joua un rôle important dans l’administration britannique de l’Arabie pendant la Première Guerre mondiale et elle contribua entre autres par ses actions à l’établissement de la dynastie hachémite en Irak.
Pour Séféris c’était alors plus qu’une lecture utilitaire, voire utile. “Je lis ses lettres depuis Bagdad datant de 1917 et ultérieurement. Je lis : ’les jours fondent comme neige au soleil’ – les œuvres des hommes. ’Le plus grand plaisir que j’ai dans ce pays, c’est que j’aime tellement les gens’. Je me suis souvent demandé ce qu’il y a d’aimable chez ces peuples où je travaille depuis deux ans et demi. Je ne l’ai pas trouvé : de l’intérêt, de l’intérêt et du baksis ! Quelque chose qui puisse nous élever, un certain goût ! Je ne l’ai pas trouvé”.
“Peut-être que Gertrude Bell et Lawrence d’Arabie ont-ils rencontré d’autres types de personnes, d’autres strates sociales que je ne connaissais pas ; peut-être suis-je handicapé par mon ignorance de la langue, mais dans les classes supérieures, les classes dirigeantes que j’ai connues, pas même la moindre suspicion de grandeur, seulement du fanatisme et de la vulgarité, aucune générosité. Car ces bourgeois sont alors des arrivistes nouveaux, ils n’ont pas la moindre idée des choses inédites, ils se croient même arrivés… au sommet de la civilisation car ils ont acquis une Cadillac ou encore un luminaire plaqué or venu de la Mitteleuropa”.
On dirait toute proportion gardée… Dubaï de notre époque près de sept décennies plus tard.
“Car, qu’arrive-t-il à un chef bédouin lorsqu’on l’arrose de Coca-Cola pendant quelques mois et qu’on l’enferme dans quelques blocs de béton cubiques ? Voilà le vrai sujet. Notre civilisation en a fait d’eux que de la bourbe, et cette bourbe Lawrence d’Arabie ainsi que Gertrude Bell ne l’ont visiblement pas vue”.
Georges Séféris en Grèce. Années 1950
“Je lis toujours Gertrude Bell. Elle évoque la chaleur en plein juillet vers le 10 ou le 11 du mois 122 degrés Fahrenheit, c’est-à-dire plus de 50 degrés Celsius. Un ami lui fait remarquer que 115 degrés Fahrenheit c’est alors la limite supportable pour l’homme. Elle se remémore aussi du vent qui brûle, celui justement que nous avons laissé sous nos pieds”.
“En survolant la Perse. Des montagnes, des sommets en dents de scie, de la pierre rosâtre, du beau rose. Par endroits quelques valets vertes et peu de maisons. Gertrude : ’Les rosiers de mon jardin seront fleuris dans une semaine ou deux’. Je m’égare alors vers les roses d’Ispahan”.
Gertrude Bell, exploratrice, espionne et diplomate britannique au Proche-Orient
“Le restaurant est une minuscule salle qui peut à peine contenir quatre tables rondes recouvertes de nylon. Deux grands ventilateurs tournent au plafond, inertes et secs, tandis que deux imposants lustres sont issus d’un art-nouveau qui devient en ces lieux alors agaçant. Je suis assis à l’une des tables du milieu avec deux Américains typiques, eux aussi en route pour Bagdad. Ils n’ont aucune idée de ce qui les attend et rien ne les intéresse – ils se sont patiemment abandonnés à cette aventure, tels des éléments de la nature, le tout en lisant un thriller”.
“Il ne fait pas très chaud. Mais il n’y a aucun espoir de sortir de ce Lazaret. Il regorge d’un monde haut en couleur, oserais-je dire de paysans en habits du dimanche, qu’on ne croise pas souvent dans les aéroports. C’est charmant. Soudain, je me dis que les Perses sont des Aryens. Les hommes sont pour certains colossaux, d’autres terriblement maigres. Des bébés courent entre leurs jambes. Les femmes ressemblent à des miniatures persanes – le visage maquillé, les yeux en amande, certaines avec des soutien-gorge américains, la plupart portant leurs foulards européens colorés sur la tête et d’un ventre rond à force de serrer la taille”.
“Soudain, au milieu de cette foule, apparaît un homme bossu, tout droit sorti des bois, des fleurs à la main. Il chercha un moment j’imagine la destinataire du bouquet, puis disparut. Comme s’il avait donné le signal, la pièce se vida lentement ; il ne restait plus que les trois femmes : l’une, menue, vêtue d’une chemise à carreaux noirs et blancs, agitant un éventail à motifs rouges ; l’autre ronde, portant une robe rouge cerise comme une glace, des sandales roses à talons hauts et un sac de la même couleur, puis la troisième, aux grands yeux noirs et au soutien-gorge américain”.
“Qu’arrive-t-il aux anciennes tribus lorsqu’on les arrose systématiquement de Coca-Cola, elles et leurs sympathisants, pendant quelques années ? Cette dénaturation, que nous ne pouvons même pas imaginer en Grèce où nous avons fait à peu près la même chose et où nous nous dirigeons vers le pire, voilà ce qui m’a le plus dérangé durant les trois ans et demi que j’ai passés dans ces pays”.
“Nouveau décollage à 16h30, heure de Beyrouth. Notre pilote est irrité. Gertrude s’adressant à un vieux domestique à Alep : ’Oh, Fattuh, avant la guerre, nos cœurs étaient si légers, quand nous voyagions ; maintenant, ils sont si lourds qu’un chameau ne pourrait nous porter’. Ni même un avion, j’ajouterais. Gertrude : ’Et ce pays, quelle voie empruntera-t-il avec tous ces agents de troubles qui cherchent à le tenter ?’ Voilà depuis 36 ans que ces agents de troubles sont toujours à l’œuvre… à la manière dont un chat lèche alors une râpe”.
“Une heure et demie de vol et après la descente nous nous sommes enfin posés à Bagdad. Sur l’aéroport, à part les nôtres qui nous attendaient, il y avait un représentant du Ministère des affaires étrangères ainsi que Lanza”. Pour le détail de l’histoire, notons seulement que Michele Lanza (1906-1973) qui fut à l’époque l’Ambassadeur d’Italie en poste à Bagdad, était un ami de Séféris.
Et Séféris de poursuivre. “Le soir j’ai dîné à son Ambassade. Nous avons eu une longue discussion au sujet de Chypre. Il est hypnotisé par la politique anglaise de Nouri Saïd et par les Turcs. Je ne sais pas si j’ai réussi à lui ôter son idée fixe d’après laquelle, la résistance à Chypre est une affaire entre communistes. Il écrit sur Gertrude Bell, c’est à elle, dit-il, que nous devons l’idée de l’installation de Fayçal Ier en Irak. Il raconte comment alors elle s’est suicidée”.
Rappelons seulement que Nouri Saïd (1888-1958), est un homme d’État irakien inféodé aux Britanniques et alors Premier ministre du royaume d’Irak à plusieurs reprises. Lors du coup d’État du général Abdul Karim Qasim au 14 juillet 1958, le roi et les membres de sa famille sont assassinés. Nouri Saïd capturé le jour suivant fut abattu et enterré le même jour. La foule en colère… exhuma son corps et le traîna dans les rues de Bagdad où il fut pendu, mutilé et même brûlé.
Georges Séféris. Londres, 24 octobre 1960
“Naturellement les Britanniques font tout ce qu’ils peuvent pour garder le contrôle des puits de pétrole, leur lutte est alors ici plutôt qu’à Chypre et leurs bases sur le point de les perdre, à présent ils disposent du Pacte de Bagdad, une affaire anglaise avant tout. Sauf que l’Ambassade des Etats-Unis à Bagdad… elle a deux fois le personnel de celle de l’Angleterre. Et la première Université en Irak elle est organisée par les Jésuites Américains. Cependant, le Pacte de Bagdad trouve son appui sur Nouri Saïd qui est vieux et malade, ainsi que sur une petite classe de cheikhs qui sont liés aux Britanniques pour ne pas perdre leurs fortunes. Tous les autres, ainsi que les bourgeois qui sont en train de monter, haïssent alors les Anglais”.
“Gertrude : ’Si nous laissons ce pays à son triste sort, nous devrons reconsidérer toute notre position en Asie. Si la Mésopotamie disparaît, la Perse disparaîtra inévitablement, puis l’Inde. Et la place que nous laisserons vacante sera occupée par sept démons bien pires que tous ceux qui existaient avant notre arrivée’. Sauf que les Indes sont déjà parties. Et la Perse ? Gertrude : ’Quel monde épouvantable d’amitiés brisées nous avons créé entre nous’. Et bien ces Anglais ils l’ont fait et il n’y a pas d’espoir pour qu’ils arrêtent à le faire. C’est étrange, l’Anglais ne tient jamais compte de la haine qu’il génère autour de lui. Sauf qu’il ne lui reste guère trop le choix”.
L’empire de l’époque de Bell, voire de Séféris est alors à l’agonie, et c’est sous cette agonie géopolitique que le poète-diplomate se retrouve pour quelques semaines de plus et de trop en ces lieux où il a servi durant les derniers mois de son mandat au Moyen-Orient, cette fois pour faire ses adieux. D’une manière générale, il ne semble pas croire à la possibilité d’une rencontre entre le monde arabe et l’Occident, il considère l’hybride issus de leur “rencontre” comme une monstruosité.
Voilà que la mission de Séféris à Beyrouth prend fin, ainsi que ses carnets du Proche Orient. En bonne observatrice, Maria Athanasopoúlou fait remarquer et elle n’est pas la seule, que la période arabe de Séféris est caractérisée par une “lacune” qui, à son avis, reste inexplicable. Les Juifs n’apparaissent nulle part dans les Carnets de Beyrouth de Séféris.
“Certes, Jérusalem relève encore administrativement du Royaume de Jordanie, et non du petit État d’Israël. Mais là encore, l’absence de la population juive à travers le manuscrit de Séféris est troublante. Séféris mentionne une seule fois en 1954, avoir visité, Jéricho, un lieu évoqué dans l’Ancien Testament. On pourrait dire que les références à l’Ancien Testament et celles figurant dans la description des lieux visités en Galilée et en Judée constituent une forme de reconnaissance implicite des revendications juives dans la région – mais c’est tout”.
“Ce silence est probablement lié à la non-reconnaissance de l’État d’Israël par le gouvernement grec jusqu’à une date très récente”. Certes, peu après la création d’État hébreu en 1948, la Grèce a procédé à une reconnaissance de facto, mais les relations sont restées minimales pendant des décennies. Ce n’est qu’en 1990 que le gouvernement de Konstantínos Mitsotákis – père du Premier ministre grec des années 2019-2026 Kyriákos Mitsotákis – a procédé à la pleine reconnaissance diplomatique de l’État d’Israël, avec l’échange d’ambassadeurs.
Finalement Séféris ne s’est pas trop trompé. Certes les bases britanniques à Chypre sont toujours opérationnelles et bien que la Mésopotamie ne soit certes plus ce qu’elle fut, la Perse ne disparaîtra pas pour autant, loin de là. Les cheikhs sont certes encore les barons modernes mais Bagdad, fut alors une prison pour les Romains mais pas que pour eux.
En mer Égée, été 1955. Photographie de George Séféris. Archives Gennádios à Athènes
Orient… que l’on dit toujours “compliqué”. Croisés, Vénitiens, Turcs, Anglais… Américains. Il est inimaginable à quel point ils sont restés fidèles à eux-mêmes et combien les différents maîtres se sont finalement effacés.
* Photo de couverture: Chat à Beyrouth, 2018