La Grèce Fantôme


Il y a certains lieux que nous connaissons à peu près bien, si ce n’est, que par leurs fantômes du passé. Ainsi, en résonnance même au titre que j’ai choisi, intitulant mon livre de 2013 sur la crise grecque : “La Grèce Fantôme”, l’une des caractéristiques de mes excursions en découverte de ce beau pays, c’est qu’il demeure décidément… en quelque sorte fantomatique, par les temps qui courent.

Bágia, village de Zagóri en Épire, juin 2025

La Grèce Autrement propose entre autres cette année, la découverte de la région de l’Épire au Nord-Ouest de la Grèce, dont celle, des emblématiques villages de Zagóri, ceux que de nombreux touristes étrangers connaissent déjà par certains aspects.

Nous voilà donc à Kípoi, village plutôt encore connu sous son nom ancien et historique, celui de Bágia, jusqu’en 1928. Notons d’emblée que l’Épire fut libérée du joug des Ottomans, seulement en 1912, lors de la Première Guerre Balkanique, ayant opposé les Grecs et leurs alliés Serbes, Monténégrins et Bulgares, aux Turcs d’un Empire Ottoman plutôt finissant.

Cependant, les Grecs de Zagóri avaient obtenu dès le 16ème siècle, de nombreux privilèges accordés par la Sublime Porte en échange de leur soumission, et d’abord, leur large autonomie administrative, économique, culturelle, administrative et religieuse. Privilèges, il faut dire, plutôt maintenus pratiquement jusqu’à la fin de la période Ottomane, avec toutefois quelques moments pénibles, comme lorsque ceux de Zagóri et d’abord bon nombre parmi leurs élites, avaient soutenu Ali Pacha de Jannina (ou Ioannina), dans sa guerre finalement perdue contre le Sultan, quelques mois seulement avant les débuts de la Révolution nationale des Grecs, pour se libérer des Turcs en 1821.

École des filles. Bágia en Épire vers 1900, archives locales

Certes, les Grecs de Zagóri fournissaient chaque année l’essentiel des soigneurs des chevaux du Sultan, ceci à travers une rotation les obligeant de séjourner à Constantinople, devenue comme on sait Istamboul, près de deux mois chaque année. En échange, mise à part leur statut d’autonomie, ils payaient moins d’impôt aux Ottomans, et surtout, c’est le Sultan en personne par un firman, qu’avait de fait interdit toute installation de Turcs aux villages de Zagóri.

Les Grecs de Zagóri ont alors prospéré dans la mesure du possible, ils ont surtout mis en place un véritable réseau d’écoles, et leurs enfants… attendaient tranquillement l’heure de la libération, leur incorporation au nouvel État grec contemporain, datant de 1830 dans la partie Sud du pays grec actuel. Entre temps, les privilèges jadis accordés aux villages de Zagóri par le Sultan furent révoqués en 1868, et dès ce moment, leur déclin démographique et économique a été amorcé, en plus des ravages provoqués par la peste dans les années 1820 à 1830, ravages lesquels n’ont jamais été vraiment surmontés par les décennies suivantes.

Bágia durant ces années, fut la capitale des villages de Zagóri, conservant son titre jusqu’aux premières décennies après 1912, sous l’État grec. En cette année, les enfants de Bágia comme tous les enfants de la période, saluaient l’arrivée de la Patrie, qu’ils allaient d’ailleurs sitôt servir sous les drapeaux. Parmi ces enfants, Arsénios Stavrídis, né en 1900 au sein d’une famille relativement aisée et surtout cultivée de Bágia.

Elefthérios Venizélos et les officiers français. Macédoine, vers 1917

Le contexte géopolitique était toutefois plus que troublé pour les Grecs, et ainsi pour les enfants même de Zagóri. Durant les années maudites de la Première Guerre mondiale, la Grèce fut divisée, y compris pour ce qui est de son territoire. Face au roi Constantin Ier, lequel prônait la neutralité, son Premier ministre Elefthérios Venizélos, lui, il exigeait que la Grèce puisse rejoindre le camp de l’Entente Cordiale, si possible dans l’urgence.

Le roi était suivi par l’essentiel des classes populaires de la Vieille Grèce, s’agissant du premier pays grec contemporain, défini par les frontières d’avant 1912-1913. Autrement-dit, par le Péloponnèse et la Grèce Centrale, ainsi que par une bonne partie de la paysannerie de la Thessalie, région ayant rejoint l’État grec en 1881.

Venizélos quant à lui, il était le chef du camp libéral… financier, avant-gardiste pour son temps toute proportion gardée, l’équivalant on dirait du “camp wokiste” transnational, de notre… étrange temps présent. Homme d’État d’un talent indéniable, doté d’une forte personnalité, il a été renforcé dans son ego par les agents britanniques et français, lesquels lui dictaient directement ou indirectement, l’action politique à suivre.

L’église du village. Bágia, juin 2025

Ainsi, Venizélos a fini par devenir l’instigateur d’un putsch, quand en 1916, soutenu par la partie bien minoritaire de l’armée et de la marine nationale grecque, il a créé l’État de Thessalonique, dit celui de la “Défense Nationale”, séparant de fait la (nouvelle) Grèce du nord, de celle du sud, que l’on nommait déjà la Vieille Grèce.

Inutile de rappeler que ledit État de Thessalonique, correspondait très exactement à cette partie de la Grèce, occupée illégalement par les forces armées britanniques et françaises et cela progressivement dès 1915, suite à la campagne désastreuse des Dardanelles… initiée comme on sait par le génie stratégique discutable… d’un certain Winston Churchill. Le prétexte tout trouvé, fut celui de la présence militaire allemande et surtout bulgare dans la région proche, ce qui pourtant n’était pas faux après tout.

Cette Grèce, sous l’État fantoche de Thessalonique était en réalité traitée en territoire occupée, voire colonisée par les alliés de l’Entente et il correspondait aux régions du Nord, celles de l’Épire, de la Macédoine et partiellement de la Thrace, quoique les Bulgares ont fini par occuper de nombreux territoires, surtout en Thrace.

Hôpital militaire grec en Asie Mineure vers 1921. Armée grecque

Cependant, Venizélos bénéficiât du soutien de nombreux citadins bourgeois de la Vieille Grèce, autant que de celui des Crétois, et même en partie de celui des Grecs ruraux en Thessalie, en Macédoine et en Épire. Et à Bágia, en ce beau village de la région de Zagóri, Arsénios Stavrídis, né comme on sait vers 1900 au sein d’une famille relativement aisée et cultivée, était en ces années-là, un fervent adorateur de Venizélos.

C’est ainsi qu’entre 1916 et 1917, Venizélos se donnait bien de la peine pour mettre sur pied cette nouvelle armée grecque dite de la “Défense Nationale”, une garde prétorienne, servile, antimonarchiste et surtout, prête à épauler les forces britanniques et françaises, unités coloniales comprises, qui se battaient, il faut dire bien courageusement mais de manière plutôt “statique”, contre les Bulgares et les Allemands.

Arsénios Stavrídis souhaitait bien ardemment rejoindre cette armée Vénizéliste le plus tôt possible, sauf que l’Armée Italienne administrant… à sa guise l’Épire, de même qu’une partie des îles Ioniennes, elle n’autorisait guère un tel recrutement officiel, étant donné que les autorités légales grecques, même Vénizélistes, avaient été le plus souvent effacées… sous l’aimable patronage des Alliés de l’Entente. Toute la région, dont Bágia, alors grouillait d’espions de toute sorte, autant que de bandits, sans oublier les forces irrégulières restées fidèles au gouvernement monarchiste d’Athènes, que ce dernier dépêchait ainsi en mission dans ces régions du… grand Nord grec occupé.

Vue… touristique de Zagóri. Épire, juin 2025

Mais rien ne pouvait plus arrêter le jeune Stavrídis, et voilà qu’en novembre 1916 il s’engage enfin en tant que volontaire au sein de l’Armée Vénizéliste de la Défense Nationale, c’était donc en novembre 1916. Un an plus tard, suite à une série de Putschs, accompagnés d’intimidations et d’actions hostiles envers la Grèce tout en piétinant sa souveraineté, les… Allies de l’Entente ont alors imposé le départ du roi Constantin Ier, ainsi que l’extension du régime… autocrate Vénizéliste sur l’ensemble de la Grèce. Le pays “entier”, faisait alors son entrée en guerre de manière officielle du côté de l’Entente.

Et Arsénios qui est déjà fort cultivé pour son âge, il a près de 18 ans mais grâce à sa plume, il entame ses collaborations avec la presse grecque, devenant une sorte de correspondant du front, et en même temps il participe à toutes les batailles de son temps et de sa génération. D’abord sur le front Macédonien de la Grande Guerre et ensuite, durant la campagne militaire grecque en Asie Mineure, occupant une partie de l’Anatolie, entre 1919 et 1922.

Cette campagne fut désastreuse pour la Grèce, car elle a été perdue en août – septembre 1922, au profit de la victoire de la nouvelle armée turque sous Mustapha Kemal Atatürk, le père de la Turquie contemporaine. Sauf qu’entre temps, les Grecs avaient sévèrement puni Venizélos aux élections législatives de novembre 1920, offrant l’écrasante majorité au camp monarchiste adverse, étant donné que ce dernier avaient promis de mettre fin à la guerre.

Refugiés grecs d’Asie Mineure… sauvés, 1922

Avec le retour du roi Constantin de son exil dès novembre 1920, les… Alliés de l’Entente ont trouvé le meilleur prétexte pour ne plus épauler, si ce n’est que symboliquement, les forces grecques, et comme les monarchistes ont à leur tour poursuivi l’effort de guerre, Londres avait indiqué dès 1921… qu’il fallait évacuer l’Asie Mineure tôt ou tard.

Le pourrissement de la situation côté grec, le renforcement des forces de Kemal, la trahison à peine dissimulée de certains cadres militaires et surtout des politiques d’Athènes, ont amené à l’effondrement du front, à l’évacuation chaotique des forces grecques d’Anatolie, laissant près d’un million de leurs compatriotes se faire massacrer par les Turcs, comme… prévu.

Mais quelque peu en amont, l’histoire vécue “d’en bas” fut belle et comme on dit même héroïque, pour ne pas dire, envoutante. Arsénios Stavrídis a cru que l’heure de la libération des frères Grecs d’Asie Mineure était enfin arrivée, et que même Constantinople, prise par les Ottomans en 1453, allait peut-être bien… redevenir grecque.

Gazette du front manuscrite d’Arsénios Stavrídis. Asie Mineure, 1921

C’est sans compter sur les réalités géopolitiques du moment, ni même sur les vraies raisons, ayant conduit Venizélos à donner l’ordre du débarquement des forces hellènes à Smyrne, en mai 1919. C’est-à-dire, obéissant aux vrais donneurs d’ordre, entre autres les Britanniques. Ainsi en mai 1919, les premiers soldats grecs débarquent à Smyrne. Ce nouvel épisode guerrier gréco-turc long de trois ans et quatre mois sur le sol d’Asie mineure qui s’inscrit dans la continuité politique et militaire des guerres balkaniques (1912-1913) et de la Grande Guerre (1914-1918), s’achève donc par la décomposition des troupes grecques en août/septembre 1922, impliquant par ailleurs l’échange obligatoire des populations entre Grèce et Turquie.

Le soldat Arsénios Stavrídis, participera à toutes les pratiques culturelles liées au front et à la guerre, de son époque. Parmi celles-ci, l’échange épistolaire entre jeunes femmes de l’arrière qui se développa particulièrement lors du conflit de 1914-1918, sous cette forme inédite de parenté spirituelle : Le grand élan patriotique du début de la Première Guerre mondiale suscita le “parrainage” de soldats du front par des jeunes femmes, qui s’engageaient à procurer à leur “filleul” une aide à la fois matérielle et morale, en leur envoyant des colis et surtout en échangeant avec eux une correspondance suivie.

Toutefois, celles que l’historiographie française appelle alors “marraines de guerre”, elles deviennent les “sœurs” pour les soldats grecs de la période 1917-1923. Cette forme de parenté consanguine improvisée, est introduite officiellement par des organisations telle la “Sœur du soldat”, composante locale de l’organisation américaine YMCA qui, sous l’impulsion des dignitaires politiques et militaires de l’époque, est aussi à l’origine des premiers “Foyers du Soldat” grecs à partir de 1918 sur le front d’Orient. Ensuite, sous l’impulsion d’Anna Papadopoulou-Melas – également connue sous le nom de “Mère du soldat”, d’autres foyers ouvrent leurs portes à Athènes, au Pirée, à Andrinople et en Asie mineure.

Le portique de la demeure d’Arsénios Stavrídis. Bágia, juin 2025

Les… frères du front, ont donc une “mère” symbolique (personnage bien réel), plusieurs “foyers” et de nombreuses “sœurs” à qui ils envoient des milliers de lettres. C’est justement par cette correspondance, qu’un échange significatif d’idées et d’objets se poursuit tout au long d’une guerre, qui dure alors trop.

Parmi ces frères du front, Arsénios Stavrídis, l’enfant prodige de Bágia est cultivé, talentueux dans l’écriture, et il a plein de projets. Sans perdre de son temps… gâché déjà par la guerre, il entreprend, d’abord via les “foyers des soldats”, puis directement, une correspondance avec la “sœur” du soldat, Georgía Despotopoúlou, jeune femme cultivée, originaire de Smyrne, établie à Athènes et surtout, autant Vénizéliste que Stavrídis. Les 104 lettres de Stavrídis, adressées à Georgía Despotopoúlou, ont été conservées jusqu’aux années 2010 aux Archives privées Mnímes de Fondas Ládis à Athènes (Fonds Despotopoúlou contenant 2.500 lettres du front), et j’ai eu bien la chance d’y travailler en les analysant, il y a déjà de cela, une bonne vingtaine d’années.

Promu rapidement caporal, Arsénios est pareillement l’auteur exclusif d’une gazette du front entièrement manuscrite, dont le contenu relate les affaires d’actualité, et d’ailleurs celles rigoureusement politiques et revendicatives, quand naturellement un tel positionnement échappe, de près ou de loin, à la censure.

La dernière lettre adressée par Stavrídis à sa sœur de soldat. Bágia, mai 1926

L’enfant de Bágia, en correspondant assidu de sa “sœur de soldat”, adressera même quelques exemplaires de sa gazette à Georgía. Et à leur lecture, on constate qu’en Vénizéliste déjà doctrinaire, Stavrídis fut sans doute influencé vers la fin de la guerre par les (nouvelles) idées socialisantes. “L’Aurore. Hebdomadaire politique et littéraire – Notre mission : Défendre les droits du fantassin”, voilà pour le mot d’ordre de sa gazette front.

À travers ce texte de Stavrídis qui est parmi les écrits du front ouvertement politiques, on remarque toute la critique combattante qui est ici fort bien précise et ciblée. En dehors de ce que la censure a effacé à jamais, l’auteur dénonce directement la politique extérieure du gouvernement, le voyage à Londres du Premier Ministre, de même, que sa politique intérieure critiquant les forces de l’ordre ayant malmené par exemple les grévistes du moment.

Blessé au combat en Asie Mineure, Stavrídis se voit accorder une permission de convalescence, qui le conduira jusqu’à son village. De nouveau à Bágia, il écrit alors à “sa” sœur Georgía :

La “sœur” du soldat, Georgía Despotopoúlou vers 1920. Archives Fondas Ládis

13 juin 1920. Je suis vraiment heureux, d’être depuis six jours de retour dans mon village. (…) En voiture depuis Préveza [ville portuaire à l’Ouest de la Grèce] j’ai cru que me trouvais dans un film de cinéma. (…) J’ai retrouvé mon village un soir au coucher du soleil, et là, j’ai réellement compris que je marchais enfin sur la terre qui m’a fait naître, de retour après 40 mois de vie de soldat, et de 4 ans et demi d’absence au total. Du coup, j’ai un appétit insatiable, j’ai envie de manger 1000 marmites à la fois. Je mange 5 à 6 œufs à la coque par jour, autant que je le peux, je bois du lait frais des chèvres du village, des entrecôtes, par les bêtes que l’on tue ici de temps à autre, je mange aussi des tartes et du fromage blanc, de tous ces produits il y a pléthore chez nous, par la grâce de Dieu”.

Il en avait déjà tant vu… et subi sur le front. Il a surtout vu de nombreux camarades tomber comme on dit, au combat. Dans une lettre, justement adressée à la mère d’un soldat tué, et dont la copie il l’avait destinée à sa “sœur de soldat”, Arsénios y exprime très exactement tout son ressenti “à chaud” :

Chère Madame, j’ai retrouvé votre lettre du Pirée, destinée au caporal Kotsónis Yórgos. Je l’ai ouverte seulement pour identifier l’expéditeur et pour l’informer de la mort héroïque de Yórgos, mon ami-frère d’ici, depuis deux ans au 8ème R.I. Crétois. C’était le mercredi 3 juillet dans l’après-midi. Les Turcs ont attaqué fort nombreux, lui, il s’est rendu seul au village pour récupérer son sac, il est tombé dans une embuscade, et fait prisonnier il n’a pas voulu trahir nos positions… et les Turcs l’ont sauvagement massacré car nous entendions ses cris. Le lendemain lors de notre contre-attaque, nous ne l’avons pas retrouvé”.

La rue où habitait Arsénios Stavrídis. Bágia, juin 2025

Deux jours après, il a été retrouvé par le 4ème R.I. de l’Archipel, le pauvre, il était dans un état atroce, sur sa poitrine… deux coups d’épée, sa jambe gauche et ses deux mains coupées, c’était de la torture ce qu’il a subi le malheureux, notre compagnie l’a beaucoup pleuré, seulement Yórgos n’existe plus, sa destinée fut d’être massacré en Asie Mineure. Il a été massacré au village Hadjismani non loin de (…) Kydonies. Le jour de notre départ, son corps fut transporté à l’hôpital de Kydonies pour être inhumé. Vous demanderez des précisions sur sa tombe à l’Hôpital de la Croix Rouge Grecque de Kydonies, au sujet des morts de la bataille de Mouradali, au 3 juillet 1919. Toutes mes condoléances à vous, et à toute sa famille inconsolable”.

Puis, la fin arriva. Ladite “Catastrophe grecque en Asie Mineure” en août-septembre 1922, a plus qu’affecté Stavrídis, lequel est certes évacué vers la Grèce, sauf qu’il en est malade, physiquement et d’abord, psychologiquement. Un amer sentiment d’être trahi est d’ailleurs partagé par ceux de l’armée, de même que par les réfugiés de 1922-1924, tous ces Grecs ayant échappé tout juste au massacre, évacués vers la Grèce depuis la nouvelle Turquie de Kemal. Pour Arsénios Stavrídis, la messe est alors dite :

Je suis psychologiquement malade. (…) Je me dis souvent que Kemal nous a détruits en Asie Mineure, mais il devrait venir ici pour brûler aussi tout ce qui tient de la Vieille Grèce. Du brûlis sortirait peut-être quelque chose de meilleur”, écrivait dans sa lettre envoyée depuis Ioannina en Épire, à sa sœur Georgía Despotopoúlou, au 9 novembre 1922.

Refugiés grecs d’Asie Mineure à Athènes, 1922

Prophétique même, il avait déjà écrit en 1920 : “Ils ne pensent pas à nous, ces épiciers de la Patrie à Athènes”. Cependant, Arsénios, n’est pas pour autant démobilisé après le désastre grec en septembre 1922. Blessé et d’ailleurs malade, il est en convalescence à Ioannina, la capitale de l’Épire et en même temps, la ville la plus proche des villages de Zagóri.

Ce qu’il écrivit à sa sœur Georgía, avant de retrouver enfin Bágia son village, témoigne enfin de son amertume. L’État grec, celui de sa Patrie amère, ne lui reconnait guère tous ses mois de service par manque de documents administratifs, du fait de son engagement volontaire en 1916 et étant donné que les villages de Zagóri furent placés à l’époque, sous le haut… patronage de l’Armée Italienne.

En réalité, bien acerbe désormais dans sa plume, il est déjà meurtri et pour tout dire, il est sur le point de devenir définitivement infirme. Revenu de son enthousiasme Vénizéliste des années 1916 à 1922, l’ancien combattant Arsénios Stavrídis, se focalisera autant clairement sur l’opposition devenue radicale entre le “haut” et le “bas”. Autrement-dit, entre les desseins politiques des cercles du pouvoir à Athènes, et ce que fut la vraie cause nationale largement alors admise par les humbles. Car déjà, pour ces ruraux grecs, jadis si fiers de leurs gouvernants, leur cause nationale (et même sociale), avait été tout simplement anéantie, voire trahie, toujours par les mêmes profiteurs des temps de guerre comme de paix.

Arsénios Stavrídis sur une photo de 1926

Arsénios n’en peut plus, il veut être démobilisé pour retrouver une vie normale… à condition de retrouver d’abord sa santé. Il disputera presque sa sœur, car il trouve qu’elle n’est pas à la hauteur des événements.

Ioannina, le 5 octobre 1922. Chère Georgía. Par l’intermédiaire de Pandelís [qui est son cousin], je tente à me faire muter aux Services Centraux de l’Armée, ici à Ioannina, en attendant d’être libéré de mon service. Je t’avais écrit pour que tu rencontres au même motif la Mère du Soldat, rue Valaorítou à Athènes. Elle pourrait arracher l’attestation quant à mon état des services au sein de l’Armée, ceci depuis que j’y sers, d’abord en tant que volontaire depuis le 22 novembre 1916, car comme c’était à l’époque l’occupation italienne [à Zagóri], les registres grecs n’ont pas suivi toute ma situation. Écris-moi dès que tu as du nouveau à ce propos”.

Toi, tu m’as envoyé une lettre bien sèche, car soi-disant, je ne t’écris plus. Pourtant, je t’ai adressé mes cartes tous les deux jours. Lorsque tu te trouvais à Chalkís, tu as sans doute oublié que Smyrne est alors morte. Tu es certes originaire de Smyrne, mais c’est moi qui pleure davantage Smyrne et l’Anatolie, car je les ai beaucoup aimées. Et par leur destruction, ma douleur est devenue indescriptible, telle qu’un amoureux fou… mais meurtri. Tu aurais, à ce propos vu, dans quel état je me trouve en ce moment. Ni Venizélos, ni le retour des siens [par le Putsch de septembre 1922], ne m’ont alors procuré… la moindre joie”.

Au café – taverne. Bágia, juin 2025

Car, je pense à Smyrne et aux Grecs d’Asie Mineure, qu’ont été déracinés, et que sur les grèves de Smyrne, les cadavres des innocents sont toujours en train de pourrir. Et que l’Hellénisme de l’Anatolie, il n’y a aucun espoir… qu’il se rétablisse. Et encore cette autre chose. Tu peux même juger mes propos, à ta guise. Il y a quelques jours, lorsque j’ai vu une cohorte de jeunes femmes [refugiées grecques de Smyrne] près de la Cathédrale d’Athènes, dans un état pitoyable, par le crime que nous avons commis envers ces compatriotes, mes lèvres se sont serrées, ainsi que mon cœur, et j’ai maudit le moment où nous avons mis pied à Smyrne”.

Car, nous avons causé la perte de tant de gens. Je ne peux plus éprouver la moindre joie. Après tout, comme Smyrne a été perdue, que toute la Grèce s’effondre après tout. Qu’il vienne à Athènes ce Kemal. La faute vient d’Athènes. Je n’écrirai guère davantage. Je ne sais pas ce que tu en penses. Avec amour, Arsénios. Écris-moi au village, à Bágia”.

Arsénios Stavrídis, en raison de son vécu dans la guerre et suite même aux événements de l’après 1922, il a définitivement perdu tout l’enthousiasme de sa jeunesse… ainsi que sa résolution politique. En même temps, souffrant d’un handicap dont la piètre reconnaissance, voire, la non-prise en charge par les autorités “compétentes” de l’État grec, l’a profondément et définitivement accablé, comme il l’a exprimé en 1926 dans sa dernière lettre dont nous disposons, adressée à Georgía Despotopoúlou depuis son village.

Lettre du front d’Arsénios Stavrídis. Asie Mineure, 1920

Bágia de Zagóri, lundi 17 mai 1926. Chère sœur Georgía. Mercredi dernier, j’ai reçu ta carte de vœux. Au même moment, Anastasíou, Commandant dans l’Armée, est arrivé à Bágia, et comme il nous a été présenté par la mère de Pandelís, il a demandé de mes nouvelles. Aujourd’hui, j’ai mieux fait connaissance avec lui, car sa mission chez nous, c’est le tri et l’enregistrement des bêtes potentiellement mobilisables par l’Armée en cas de besoin. Je vais le ramener à la maison chez moi, et je voulais lui rendre service mais et je suis seul et handicapé, ma main ne me fait plus mal, sauf qu’elle est complétement inutile”.

Je ne sais plus quels péchés… j’ai commis et ce que j’ai fait, pour en subir autant. Je me sens seul, ma mère est morte de chagrin, Pavlos mon frère, ainsi que mon père sont certes à mes côtés, mais à quoi bon… Le climat ici est très bénéfique, mais psychologiquement, je ne suis pas bien du tout”.

La perte de ma mère m’a tant affecté et je crains, que je ne m’en sortirai plus. C’est pourquoi, je suis devenu tel un homme sauvage et je n’écris plus bien souvent, comme avant. J’ai été présenté devant la commission médicale ; certes, on m’a déclaré invalide, mais je n’ai obtenu que 40 points, soit 240 drachmes par mois d’indemnités, et d’ailleurs je n’ai encore rien touché pour l’instant. Que veux-tu, voilà tous les remerciements de la PATRIE (sic). Toutes mes salutations à ta famille. Je t’envoie ma photo, pour que tu puisses saisir toute ma représentation… maintenant que je suis devenu barbu. Avec tout mon amour fraternel, Arsénios. Sur la photo, on peut voir mon bras… en bandage d’appui.

Histoire locale de Bágia. Ioannina, 1980

Cependant, la mémoire d’Arsénios Stavrídis n’est pas encore effacée. Déjà, nous disposons d’une photo jaunie, difficilement récupérable par les nos logiciels de retouche du siècle d’après qui semble être alors le nôtre ; sur cette photo, une croix marquée sous son image, sert ainsi de repère. Très probablement c’est la photo de 1926.

Puis, il est ainsi mentionné dans un traité de l’histoire locale de Bágia, sous forme de nécrologie, édité à Ioannina en 1980. “Bágia a perdu prématurément un homme des Lettres et de talent, et autant un grand patriote. Il nous a laissé quelques livres… introuvables, si ce n’est que par des extraits, sous le titre – Pages ensanglantées – et de nombreux articles publiés dans la presse de l’époque”.

Arsénios Stavrídis est mort en 1927, il avait 27 ans. Près d’un siècle plus tard, en ce juin 2025, j’ai rencontré à Bágia, son arrière petit neveu, puis à Ioannina, le petit-fils de sa sœur. Amer, maltraité par les circonstances atténuées… de la grande Histoire, malade et déjà invalide, il a succombé de la tuberculose, comme autant, de la Grèce de Venizélos et des autres politiciens de toute sorte.

Lettre du front d’Arsénios Stavrídis. Asie Mineure, 1919

Et il n’a jamais retrouvé hélas, son village natal, Bágia. D’après les informations fournies par le petit-fils de sa sœur, Arsénios est décédé à Athènes, à l’hôpital Sotiría, celui dit “des tuberculeux et des cancéreux”. Et il a été enterré dans la capitale grecque, celle qu’il maudissait tant, si loin de sa terre d’Épire.

Voilà comment certains lieux alors nous “parlent” avant d’y être même en tant que visiteurs, et que les leurs, leurs enfants de jadis… ils ont été en quelque sorte nos amis venus de loin, à l’instar d’Arsénios Stavrídis. Après-tout, j’avais déjà lu les 104 lettres qu’il avait adressé à Georgía, sa “sœur” de soldat, entre 1918 et 1926. Tout une époque, dirait-on.

Et enfin à Bágia, je suis passé devant le portique de sa maison, tous deux hermétiquement fermés, à l’image de quasiment toutes les maisons actuellement à Bágia. De 800 habitants vers 1860 et de 500 habitants en 1925, elles ne demeurent de nos jours à Bágia, que 40 “âmes vivantes”, comme on aime dire parfois en Grèce. En plus des chats des lieux, bien naturellement, autant dignes descendants de leurs… ancêtres. Car, dans une lettre adressée depuis Bágia à Georgia, Arsénios lui promettait que de photographier le chat de sa mère, pour ensuite lui envoyer sa photo, ceci expressément sur demande bien entendu.

Économie de jadis. Bágia, juin 2025

Un siècle plus tard… l’image n’est plus la même à Bágia, comme on s’y attendait. En ces lieux, pour leur moitié, les hôtels et les tavernes sont en faillite, en comparaison au tourisme “réellement existant”, grec comme étranger d’il y a encore une vingtaine d’années.

Mais mise à part ceux, sous… le patronage de la Grèce Autrement – greceautrement.gr, les visiteurs actuels des lieux, d’ailleurs tous étrangers, n’auront rien vu, ni saisi de Bágia de jadis, et encore moins, de l’histoire de son enfant prodige d’il y a tout juste… un si lourd siècle.

Grecs comme touristes. Kónitsa en Épire, juin 2025

En ce pays grec agonisant, les touristes sont ravis de leurs randonnées à travers la majestueuse région de Zagóri ; aux villages pittoresques et à la nature si réconfortante où après-tout, Grecs comme touristes, ils s’y baignent sinon allègrement dans les rivières.

Décidément, il y a certains lieux, que nous connaissons bien mieux… par leurs seuls fantômes du passé.

Très vieux matou. Bágia, juin 2025

* Photo de couverture: Bágia, village de Zagóri en Épire, vers 1970



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